Madeleine de Scudéry

Le Havre, 15 novembre 1607 - Paris, 2 juin 1701

Reine de Tendre ou souveraine des Précieuses, « institutrice des moeurs » selon la formule à demi ironique de Sainte-Beuve ou « nouvel oracle de la galanterie » d’après son ami l’évêque de Grasse Antoine Godeau, l’« illustre Sapho » a suscité de son vivant autant d’éloges que de satires, à la mesure des débats qu’entraînèrent dans les années 1650 la promotion du goût moderne pour les oeuvres galantes, et le difficile accès des femmes au statut d’auteur.

 

Issue d’une famille de petite noblesse, orpheline à six ans, elle sut profiter des relations que lui ouvraient les succès littéraires de son frère Georges, protégé de Richelieu, dramaturge en vogue. Elle fréquenta ainsi, dès 1635, l’hôtel des Clermont d’Entragues et l’hôtel de Rambouillet, animé par la « divine Arthénice » (Catherine de Vivonne-Savelli). Deux ans plus tard, elle s’installa à Paris aux côtés de son frère et confirma ainsi sa réputation de « savante fille » qui ne la quitta plus. De 1644 à 1647, un séjour à Marseille où Georges avait été nommé gouverneur du fort de Notre-Dame-de-la-Garde les éloigna pour un temps de l’effervescence parisienne ; ce fut aussi pour Madeleine l’occasion de multiplier les correspondances avec les relations établies lors des séjours dans la capitale. À leur retour, les Scudéry furent accueillis à l’hôtel de Clermont, puis s’installèrent dans le Marais. Dès 1651, des réunions hebdomadaires autour de Madeleine, rue de Beauce, ou chez ses amies plus fortunées, assurèrent la notoriété de ces Samedis, que la Fronde n’interrompit pas. Introduite grâce à son ami Paul Pellisson dans l’entourage de Fouquet en 1657, Madeleine de Scudéry, fidèle aux amis du surintendant après sa disgrâce, se concilia ensuite l’appui de la famille royale, après avoir longtemps réaffirmé son soutien aux Condé- Longueville, princes frondeurs dont les Scudéry avaient été les illustres « clients ».

 

Si la part qu’elle put prendre à la composition d’Ibrahim ou L’Illustre Bassa (1641) et des Femmes illustres (1642-1644) reste malaisée à déterminer, ses contemporains comme les critiques modernes s’accordent à lui attribuer un rôle majeur dans la rédaction des deux longs romans qui constituèrent en leur temps un extraordinaire succès de librairie. Parus chez A. Courbé, sous le nom de Georges de Scudéry, traduits en de nombreuses langues, les dix volumes d’Artamène ou Le Grand Cyrus (1649-1653), puis de Clélie, Histoire romaine (1654-1660) firent de Madeleine de Scudéry, en dépit d’un scrupuleux souci de discrétion dicté par le soin de sa position mondaine, l’une des premières femmes de lettres françaises.

 

Attentive aux évolutions du goût, elle renonça au modèle des romans héroïques au profit de trois nouvelles publiées anonymement : Célinte (1661), Mathilde (1667), puis La Promenade de Versailles (1669). De 1680 à 1692, la romancière se fit moraliste, et publia dix volumes de Conversations : elle y reprit et remania quelques-uns des longs passages dialogués de ses romans, sur des sujets de savoir-vivre, de morale et même de poétique, auxquels elle ajouta des textes inédits qui en prolongeaient les analyses. En 1671, son Discours de la Gloire fut couronné par le prix d’éloquence, décerné pour la première fois par l’Académie française. À défaut de pouvoir entrer dans ce corps, elle fut élue en 1684 à l’Académie des Ricovrati de Padoue. Jusqu’à sa mort, elle entretint une ample correspondance avec de nombreux savants et plusieurs princes étrangers.

 

Après de longues années de mépris - méprise aussi, quant aux enjeux d’une entreprise littéraire qui faisait encore les frais de la satire contre la préciosité - ou de dénigrement systématique au nom d’un classicisme étroit, la critique moderne a depuis une trentaine d’années redécouvert la richesse de l’oeuvre de Madeleine de Scudéry. Variée dans ses formes, moderne dans ses choix esthétiques, exigeante dans les propositions de conduite morale et de culture qu’elle inaugurait à de nombreux égards, celle-ci retient actuellement l’attention d’une génération de chercheurs, pour qui les frontières entre littérature et sociabilité méritent d’être repensées dans toute leur complexité.

 

Delphine Denis
professeur à l’université de Paris - Sorbonne