Alfred Jarry

Laval, 8 septembre 1873 - Paris, 3 novembre 1907

Alfred Jarry vers 1900
© Leemage

Ce n’était pas le Père Ubu, ni le surmâle des lettres, ni même un potache attardé se complaisant à des  lagues immatures. Il faudra bien que ce centenaire soit l’occasion de remettre les choses au point et qu’Alfred Jarry  apparaisse en pleine lumière pour ce qu’il a toujours été : un écrivain à part entière, même si les circonstances et les oeuvres qu’il eut l’audace de produire le mirent entièrement à part.

Jarry est, simultanément, l’inventeur de la pataphysique et du Père Ubu, créature qui l’a littéralement dévoré et dont il a fini par adopter les traits.

Dès le lycée de Rennes (1888-1891), il fit représenter Les Polonais en marionnettes et au théâtre d’ombres. C’étaient les éléments d’une geste élaborée par plusieurs générations d’élèves, prenant pour cible leur  rofesseur de physique, Félix Hébert, que Jarry allait nommer le Père Ubu. Son mérite ? avoir donné forme dramatique au génie adolescent, l’avoir porté à la scène sous diverses espèces : Ubu roi (1896), Ubu enchaîné (1900), Ubu cocu (1944) ou Ubu intime (1985) et les Almanachs du Père Ubu (1899, 1900).

Après l’historique première du théâtre de l’OEuvre, le 10 décembre 1896, il devint la figure la plus originale du symbolisme, dont il exploita les thèmes en les poussant à leurs plus extrêmes conséquences, tout en s’efforçant de mener la vie d’un homme de lettres (l’absinthe mise à part).

Soutenu par le groupe du Mercure de France, il fréquenta les mardis de la rue de Rome, chez Mallarmé. Son premier recueil, Minutes de sable mémorial (1894), illustre l’esthétique du groupe, tout en annonçant de futurs « Éléments de pataphysique » et en faisant apparaître Ubu. L’année suivante, Césarantéchrist, dont l’acte terrestre n’est qu’un condensé d’Ubu roi, apparaissait comme une pièce somptueusement symboliste.

À l’exception de L’Amour en visites (1898), tous les récits de Jarry procèdent de la pataphysique en appliquant une règle de symétrie. Les Jours et les nuits, roman d’un déserteur (1897) présente un héros qui déserte la réalité extérieure pour s’évader dans ses rêveries. Gestes et opinions du Dr Faustroll, pataphysicien, roman néo-scientifique (publié après sa mort, en 1911), composé dès 1898, définit la pataphysique comme « la science des solutions imaginaires, qui accorde symboliquement aux linéaments les propriétés des objets décrits par leur virtualité ». C’est le contraire de la science positive ; elle étudie les exceptions et explique les univers parallèles. L’Amour absolu (1899) est l’ultime rêverie d’un condamné à mort, s’identifiant à Dieu. Messaline, roman de l’ancienne Rome (1901) et Le Surmâle, roman moderne (1902) se développent complémentairement comme une représentation des limites des forces humaines pour l’un et l’autre sexe, indissolublement mêlés à la mort.

De 1901 à 1903, Jarry publia régulièrement dans La Revue Blanche des articles d’où il tira l’essentiel de ses revenus. Partant de gestes ou de faits divers quotidiens, ce sont des exercices de pataphysique pratique (rassemblés sous le titre La Chandelle verte en 1966).

Il mourut d’une méningite tuberculeuse, laissant un roman inachevé, La Dragonne (1943), faisant retour sur ses origines mythiques.

 

Henri Béhar
professeur émérite à la Sorbonne nouvelle
président de la Société des amis d’Alfred Jarry