Préface

 

De plus en plus nombreux sont les lecteurs dont l’intérêt est suscité par la brochure annuelle que voici, où sont ramassés et justifiés les choix que notre Haut comité propose au gouvernement. Nous savons fort bien que la hiérarchisation que nous établissons est vouée à être par eux discutée, critiquée, mise en cause. Mais nous ne nous en chagrinons pas.

D’abord parce que ces réactions elles-mêmes témoignent de l’importance d’une tâche à laquelle nous nous employons, sous la présidence éclairée de Jean Leclant, avec une satisfaction intellectuelle et civique que je ne peux celer : nous détesterions avant tout l’indifférence. Ensuite parce que la liste établie de la sorte laisse leur pleine liberté, contre tout jacobinisme malvenu, aux initiatives individuelles ou associatives qui souhaiteront se déployer ici ou là. Enfin et surtout parce que nous ne dissimulons jamais les motifs qui nous animent, les critères que nous privilégions, les déterminations qui nous portent, en les livrant délibérément aux réactions de nos concitoyens.

Sans nous interdire de saluer tel ou tel événement d’origine étrangère dont l’écho a concerné la France, nous accordons l’essentiel de notre attention aux dates qui ont scandé directement l’histoire nationale. Sans refuser de commémorer tel lourd moment douloureux du passé, nous nous préoccupons au premier chef de célébrations, comme y invite l’intitulé de notre instance, c’est-à-dire de rappeler des épisodes qui ont contribué à l’unité, au rayonnement et à la grandeur de la Nation à travers les âges, puis à l’enracinement de la République, depuis le temps des Lumières, en accompagnant et en servant ses combats pour la défense et l’illustration des valeurs qu’elle incarne. Les hommes et les femmes qui y ont contribué de multiples façons – politique, scientifique, artistique, sociale… – seront ainsi honorés, à l’occasion de l’anniversaire de leur naissance, de leur mort, ou encore de l’émergence d’une oeuvre majeure ou d’une invention décisive que leur doivent l’Humanité et la culture de la France et de l’Europe.

Chacun pourra constater, cette année encore, au fil de ces pages, comment se déclinent concrètement ces principes – en sachant bien que le hasard des millésimes conférera à chaque cuvée ses couleurs particulières et son panthéon spécifique. Ainsi se produisent des rapprochements parfois cocasses et se révèlent des contrastes inattendus : on laissera à chacun le plaisir, en flânant, de les découvrir.

C’est ce même hasard des chiffres qui fait surgir presque chaque année un moment de l’histoire de France dont l’ampleur est vouée à dominer les autres, au regard de nos préoccupations d’aujourd’hui. En l’occurrence chacun conviendra que le cinquantenaire de la Cinquième République s’imposera à l’attention.

Jean Foyer retrace ici les circonstances et les ressorts, à la suite du retour du général de Gaulle aux affaires, de l’élaboration de la Constitution et de la mise en place d’un nouveau régime. À partir de quoi il sera intéressant, sans nul doute, quand surviendra le jour de l’an 2009, de faire le bilan de la manière dont ce passage majeur aura été célébré. Il n’est pas de pareille commémoration dont le déroulement, forcément marqué par l’ambiance du temps où elle se déroule, n’offre pas de surprise et n’informe autant sur l’actualité que sur les événements dont il s’agit.

Lorsque je fus chargé par François Mitterrand d’organiser les fêtes du Bicentenaire de la Révolution française et de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, je fus frappé à la fois de ce que l’évocation du centenaire et du centcinquantenaire pouvait enseigner sur les conjonctures propres de 1889 et 1939 et par la part d’imprévisible qu’incarnèrent l’épisode chinois de Tien An-men et surtout la chute du mur de Berlin, le 9 novembre. Le grand tournant de 1958 ne peut évidemment pas être jaugé de la même importance que la prise de la Bastille et de ses suites, mais il a assez compté dans la vie de notre pays pour qu’on escompte quelques phénomènes similaires, à hauteur nationale, en tout cas, cette fois, sinon certes planétaire.

Les prévoir ? Il n’en est pas question, par définition, mais on peut pour lemoins observer que cet anniversaire sera sans nul doute l’occasion d’une réflexion sur la pérennité d’un régime qui apparaît d’ores et déjà comme le plus durabledepuis la Révolution, à la seule exception de la Troisième République : il faudra quinze ans encore pour la rejoindre.

Un régime marqué, comme il advient toujours, par les conditions de sa naissance, à la rencontre de la guerre d’Algérie, avec ses lourdes menaces pour la paix civile, et du talent d’un grand homme capable de cristalliser ces circonstances au profit d’un dessein constitutionnel qu’il avait mûri de longue date. Un régime fondé sur quelques principes clairs et forts, avec au premier rang celui d’une primauté, nouvelle en République, du pouvoir exécutif mais qui, à partir surtout du référendum de 1962 portant élection du chef de l’État au suffrage universel, a témoigné d’une remarquable souplesse d’adaptation, permettant un équilibre très variable des pouvoirs entre l’Élysée et l’Hôtel Matignon.

Le cinquantenaire semble devoir être marqué par une réforme des institutions, souhaitée par le chef de l’État. Un historien tend à penser que plutôt que renverser la table, mieux vaudra avoir la modestie d’un « toilettage » qui ne remette pas en cause les efficacités démontrées de notre Constitution tout en revalorisant l’efficacité d’un Parlement qui souffre encore des méfiances provoquées, voici un demi-siècle, par les débordements de la Quatrième.

Je n’y insiste que pour montrer finalement, à partir de cet exemple, que notre tâche n’est pas passéiste, mais qu’il nous revient de contribuer, dans le rôle qui est le nôtre, à définir l’avenir. Bel engagement !

 

Jean-Noël Jeanneney
professeur des universités à l’Institut d’études politiques
ancien ministre
membre du Haut comité des célébrations nationales