Georges Rouault

Paris, 27 mai 1871 - Paris, 13 février 1958

La fuite en Égypte
huile sur papier marouflé sur toile, vers 1946
Paris, musée national d’art moderne, centre Georges-Pompidou
© RMN/Photo CNAC/MNAM – droits réservés ; Adagp, Paris 2007

On ne mesure plus aujourd’hui l’importance qu’ont eu l’oeuvre et la personnalité de Georges Rouault au moment de la disparition du peintre en février 1958, à plus de 86 ans. Pour beaucoup d’artistes et d’amateurs d’art de l’après-guerre et pour un très large public, il était alors l’artiste « moderne » par excellence, un des acteurs majeurs de l’aventure de l’art du XXe siècle. Il avait découvert de nouveaux moyens plastiques et, plus que tout autre, savait exprimer avec simplicité les sentiments d’une époque de guerres et de doutes. C’est sans doute pour cette raison qu’il a été un des rares artistes français à avoir alors eu droit à des funérailles nationales.

Né en mai 1871 dans une cave du quartier de Belleville pendant les bombardements de l’artillerie des troupes versaillaises, il en garde toute sa vie une vision pessimiste de l’humanité. Il connaît néanmoins une enfance heureuse dans un milieu d’artisans éclairés. À plus de vingt ans, il vit une crise de conscience et se fait baptiser. Il entre à l’école des Beaux-arts de Paris où il rencontre Gustave Moreau. Dans l’atelier, aux côtés de Matisse et de Marquet, Rouault comprend que la peinture pratiquée avec conviction peut avoir une portée héroïque. En 1898, Gustave Moreau meurt brutalement et le laisse envahi par une profonde crise morale qui aboutit à une transformation complète de son art. Vers 1903, sa peinture a un dessin délié, dans des tons de camaïeu. Il peint des scènes de rues, de misère et de déchéance humaine. Un monde de réprouvés, prostituées, artistes, forains et laissés pour compte où il cherche tout à la fois l’essence de l’homme et celle de sa peinture. Il s’attache au pendant masculin des prostituées, à la figure du clown, amuseur public, qui est aussi celle de l’artiste. Il commence alors une série d’autoportraits qui seront parmi ses plus grands chefs-d’oeuvre.

Travailleur acharné, son oeuvre est aussi l’exercice d’une perpétuelle insatisfaction. Il peint sur papier ou sur carton, pour ne pas gâcher la toile, qu’il retouche sans cesse, à la recherche du dessin et de la tonalité qui soient le plus en accord avec son sentiment. Il est rare qu’un tableau fini lui plaise. Nombreuses sont les anecdotes des collectionneurs auxquels il demande à reprendre un de ses tableaux… Soucieux de trouver une forme d’art de plus grande diffusion que la peinture, il aborde avec succès la céramique, puis la gravure. La première guerre mondiale est pour lui comme beaucoup d’autres un tournant. Frappé par la répétition inéluctable des guerres et des massacres, il entreprend Guerre et Miserere, une suite de plus de cinquante gravures. Ce sera son grand oeuvre tant par l’aboutissement technique que par la succession des sujets qui rassemblent ce qui sera à partir de cette date la source de tout son répertoire iconographique. Commencé en 1917, le Miserere est interrompu en 1939 par la mort accidentelle de son marchand, Ambroise Vollard, et ne sera publié qu’en 1948, après un procès spectaculaire qui l’oppose aux héritiers Vollard. Rouault reprend ainsi possession de son atelier et de plus d’un millier d’oeuvres inachevées dont il détruit, devant notaire, plusieurs centaines, considérant qu’il ne lui reste pas assez de temps pour les finir.

Au fil des décennies, l’oeuvre évolue considérablement. À l’aspect fougueux et souvent fulgurant des scènes de souffrance des débuts, il substitue une composition monumentale aux couleurs de plus en plus lumineuses jusqu’à l’incandescence des dernières années. Le sens de la couleur de Rouault ne sera d’ailleurs jamais réellement reconnu en tant que tel, ou alors de façon anecdotique, en raison d’un malentendu. Comme beaucoup de ses sujets sont religieux, on verra dans ses tableaux une transposition des vitraux du Moyen Âge. Ce contenu religieux est d’ailleurs le principal responsable de l’éclipse relative que connaît l’oeuvre de Rouault à partir du milieu des années 60. Comme s’il était difficile de comprendre qu’un artiste puisse à la fois être moderne et aborder des sujets chrétiens, alors que c’est justement l’intensité de sa foi qui lui a fait inventer une manière nouvelle de peindre pour traiter les thèmes qu’il voulait aborder.

Sans se concerter, la rétrospective Rouault du Musée d’art moderne de Strasbourg et l’exposition Rouault-Matisse au Musée d’art moderne de la ville de Paris ont mis en avant l’importance des qualités plastiques de l’artiste, montrant en particulier l’influence de l’enseignement de Gustave Moreau et de sa peinture sur une vision picturale associant forme et contenu jusqu’à les fusionner.

 

Fabrice Hergott
directeur du Musée d’art moderne de la ville de Paris