Emile Durkheim

Épinal, 15 avril 1858 - Paris, 15 novembre 1917

Émile Durkheim,
photographie prise à Leipzig en 1886
archives familiales Marcel Durkheim
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Émile Durkheim est né à Épinal en 1858. Il y fait des études brillantes. À l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, il est influencé par les recherches de Fustel de Coulanges sur les sociétés anciennes. Émile Boutroux lui transmet l’enseignement d’Auguste Comte. À travers Renouvier, il s’imprègne de la pensée de Kant dont l’influence sur son oeuvre est visible et constante. Grâce à une bourse d’étude en Allemagne, il découvre à Leipzig les efforts de W. Wundt pour faire de la psychologie et des sciences morales des disciplines fondées sur l’expérimentation et sur l’observation méthodique des faits. À la suite de sa thèse soutenue en 1893 sur La division du travail social, il est nommé à l’université de Bordeaux, puis en 1902 à la Sorbonne, à une chaire de science de l’éducation. C’est seulement en 1913 que sa chaire prend le titre de « science de l’éducation et sociologie ». Il meurt à 59 ans, en 1917, fortement affecté par la mort de son fils, qui avait été mobilisé juste après avoir été admissible à l’agrégation de philosophie.

Émile Durkheim est le premier en France, non seulement à avoir affirmé, après Comte, la vocation scientifique de la sociologie, mais, à la différence de Comte, à avoir obstinément cherché à susciter des travaux méthodiques et cumulatifs dans le domaine de l’explication des faits sociaux. En même temps, il a compris que la sociologie devait, comme toute discipline scientifique, se doter d’institutions propres à faciliter la discussion méthodique des recherches publiées. Il a créé à cette fin une revue, L’année sociologique, toujours bien vivante aujourd’hui, bien qu’elle soit centenaire.

Durkheim a, en un mot, donné naissance dans notre pays à une discipline neuve, affirmé sa vocation scientifique et réussi à créer autour d’elle une communauté scientifique durable.

Mais c’est surtout par son oeuvre personnelle qu’il est parvenu à rendre crédible l’idée que la sociologie était appelée à prendre rang parmi les disciplines scientifiques établies. C’est la force de cette oeuvre qui lui a permis d’exercer en toute légitimité le rôle d’animation scientifique qui a été le sien. Elle lui vaut d’être considéré aujourd’hui, un peu partout dans le monde, comme étant, avec le sociologue allemand Max Weber, l’une des deux grandes figures qui dominent toute l’histoire de la sociologie.

On repère en effet sans difficulté dans son oeuvre des théories robustes, solidement étayées par une analyse méthodique des faits. Il explique dans La Division du travail social pourquoi on observe une atténuation régulière de la sévérité des peines au cours des siècles, ainsi qu’une tendance à la dépénalisation et à la décriminalisation de multiples agissements. Il y analyse l’essor des valeurs individualistes au XVIe siècle comme un effet de l’intensification de la division du travail et de la diversification des rôles sociaux qu’elle entraîne. Il montre dans Le Suicide qu’un entourage familial stable protège contre le suicide. Il y explique pourquoi les taux de suicide baissent paradoxalement en période de crise, pourquoi ils sont plus élevés chez les hommes que chez les femmes, pourquoi ils varient selon les professions, les confessions religieuses, les lieux de vie et diverses autres variables. Dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse, il explique l’origine de la notion d’âme et les raisons d’être de la distinction entre le sacré et le profane. Il y montre qu’on peut expliquer les croyances magiques, comme celles qui inspirent les rituels de pluie, en se dispensant d’introduire l’idée que le cerveau des « primitifs » obéirait à une logique différente de celle de l’homme moderne. Il montre que les croyances magiques doivent être conçues comme les recettes techniques tirées des théories religieuses en vigueur dans les sociétés sans écriture. Les individus ont des raisons de croire à leur efficacité, en dépit des démentis que leur inflige la réalité, car ils effectuent leurs rituels dans les périodes de l’année où les pluies ont de toute façon plus de chances de tomber. Quant aux échecs, ils les expliquent à l’aide d’hypothèses auxiliaires, tout comme le font les hommes de science, explique Durkheim.

Durkheim est aussi l’inventeur de méthodes qui se sont imposées durablement dans les sciences sociales et qui ont été indéfiniment perfectionnées après lui, comme celles qu’il a forgées pour faire parler les statistiques de suicide. Nul avant lui n’avait utilisé les données chiffrées d’origine administrative avec l’originalité et l’efficacité qui caractérisent son traitement des données relatives au suicide.

Contribution plus spectaculaire encore peut-être : avec d’autres, il a ouvert à l’analyse scientifique des phénomènes qui, de par leur nature même, paraissaient devoir lui échapper. L’on pense ici à sa tentative pour soumettre les phénomènes religieux à une analyse de caractère scientifique. L’importance de son oeuvre sur ce point est comparable à celle de Max Weber.

Durkheim a inspiré de son temps plusieurs disciples dont les noms sont restés célèbres, comme Marcel Mauss, Maurice Halbwachs ou François Simiand. Entre les deux guerres mondiales, sa pensée a ensuite connu une période de purgatoire, en France du moins. Les pionniers de la sociologie française de l’après-guerre, en particulier Raymond Aron et Jean Stoetzel, se sont montrés relativement sévères à l’égard de l’auteur du Suicide. Mais les antidurkeimiens les plus farouches eux-mêmes ont tous reconnu l’importance et l’influence de l’oeuvre de Durkheim sur de multiples sujets, non seulement scientifiques, mais aussi politiques. L’on pense notamment sur ce dernier point à son influence décisive sur la politique scolaire exemplaire de la IIIe République. Elle est fondée sur l’originalité et la profondeur des cours qu’il a professés sans discontinuité à la Sorbonne entre 1904 et 1912 et qui ont été publiés après sa mort sous le titre L’Évolution pédagogique en France.

À partir des années 1950, l’importance exceptionnelle de la pensée de Durkheim a commencé à être reconnue un peu partout dans le monde. Le grand livre de Talcott Parsons sur The Structure of Social Action, qui devait dominer la sociologie américaine du milieu du XXe siècle, se présente comme une synthèse entre la pensée de Durkheim et celle de Max Weber. Le Suicide et Les Formes élémentaires de la vie religieuse inspirent, aujourd’hui encore, d’innombrables recherches un peu partout dans le monde. Les écrits analysant son oeuvre ne se comptent plus. Émile Durkheim est l’un des rares auteurs et le seul sociologue, avec Max Weber, à occuper une colonne entière de l’index de la troisième édition (2002) en 25 volumes de l’encyclopédie d’audience planétaire qu’est l’International Encyclopedia of the Social and Behavioral Sciences.

 

Raymond Boudon
Institut de France
Académie des sciences morales et politiques