Installation des Archives nationales à l'hôtel de Soubise

6 mars 1808

Pour loger les grandes administrations de l’État, Napoléon prit souvent la décision très pragmatique d’utiliser des bâtiments parisiens bien situés et de qualité avant d’envisager la construction de nouveaux locaux adaptés à la fonction. C’est ainsi qu’il fit le choix, provisoire dans son esprit, du Collège des Quatre Nations pour y installer en 1805 l’Institut de France, quitte à y faire ensuite réaliser les travaux d’appropriation indispensables lorsqu’il se fut convaincu qu’une construction neuve n’aurait pas le même prestige.

 

Pour les Archives de l’Empire, qui devaient servir à l’administration de l’Europe napoléonienne, Napoléon décida de les installer à titre provisoire en plein quartier du Marais, dans l’hôtel des princes de Rohan-Soubise, laissé vacant après sa mise en vente par les créanciers de la princesse de Guéménée. C’était l’un des plus beaux hôtels princiers de la capitale, élevé en 1705 avec un grand faste pour le prince François de Soubise par l’architecte Pierre-Alexis Delamair, puis complété et décoré par Germain Boffrand. À l’intérieur du grand quadrilatère de l’ancien « Chantier du Temple », de l’autre côté des jardins, se dressait l’hôtel des cardinaux de Rohan, évêques de Strasbourg, édifié par le même Delamair, avec ses célèbres écuries. Les deux palais de Soubise et de Rohan-Strasbourg furent acquis en même temps par décret du 6 mars 1808 pour la somme de 690 000 francs payés à un spéculateur nommé Chandor. Le second fut affecté à l’Imprimerie impériale. Il est remarquable de noter que, dès avril 1806, les habitants du quartier du Temple avaient adressé une pétition à l’Empereur pour demander que les deux palais fussent affectés à la Bourse et au Tribunal de Commerce.

 

Daunou, garde des Archives de l’Empire, fit procéder aux premiers transports de documents à l’hôtel de Soubise dès le mois de novembre 1808, archives françaises certes, mais aussi documents saisis dans les pays annexés, le Vatican, la Couronne de Castille, le Saint Empire... qui vinrent se déverser dans les baraquements de plâtre hâtivement dressés dans la vaste cour d’honneur et sous ses péristyles. L’Empereur, qui s’intéressait vivement aux Archives, y fit une visite impromptue accompagné de Duroc le 5 février 1810. Il avait dans l’esprit un projet grandiose commandé à l’architecte Cellerier : la construction d’un vaste Palais des Archives dans l’ île aux Cygnes, face au futur Palais du roi de Rome qui devait s’élever sur les pentes de la colline de Chaillot. L’ île avait été réunie trente-cinq ans plus tôt à la rive gauche, à l’extrémité du Champ de Mars. Le site aurait permis d’accueillir les caisses d’archives par transport fluvial. La première pierre en fut posée le 15 août 1812, mais le projet ne fut pas réalisé.

 

Les archives continuèrent donc à arriver au palais Soubise, et remplirent les anciens appartements princiers jusqu’à saturation. Il fallut attendre le règne de Louis-Philippe, si favorable à la recherche historique, pour que Daunou, toujours en place, propose la construction de bâtiments neufs appropriés à leur fonction de magasins dans les espaces libres des jardins. Menée par les architectes Dubois et Lelong, puis Lelong et Gréterin, l’entreprise s’acheva sous le Second Empire. Le marquis de Laborde, successeur de Daunou, fit restaurer les appartements de l’hôtel où il installa le Musée des Archives, et logea l’École  des Chartes dans un petit immeuble de la rue des Francs-Bourgeois qu’il avait pu acquérir. Plus tard, en 1902, une grande salle de lecture fut aménagée pour les chercheurs au rez-de-chaussée des appartements Soubise.

 

En 1927, le départ de l’Imprimerie nationale permit au nouveau directeur, Charles-Victor Langlois, d’annexer l’hôtel de Rohan-Strasbourg aux Archives. En 1941, Charles Samaran obtenait un arrêté reconnaissant la vocation des Archives à s’étendre dans le quadrilatère du Chantier du Temple. Des bâtiments de magasins nouveaux furent édifiés plus tard sur décision de Charles Braibant puis d’André Chamson (arch. Ch. Musetti). Enfin, une aile complémentaire abritant les nouvelles salles de consultation du CARAN (Centre d’accueil et de recherche des Archives nationales) a été construite en 1986-1988 sous l’autorité de Jean Favier au nord du jardin, le long de la rue des Quatre-Fils, pour compléter le dispositif (arch. St. Fiszer).

 

Malgré le projet de construction d’un grand pôle des Archives de France à Saint-Denis-Pierrefitte à l’horizon 2010, le quadrilatère Rohan-Soubise a vocation à rester l’un des hauts lieux de la recherche historique en France.

 

Jean-Pierre Babelon
membre de l’Institut
directeur général honoraire du Musée et du domaine national de Versailles et des Trianons