"Les bonheurs de Sophie"

1858, Les petites filles modèles de la comtesse Sophie de Ségur

Peut-on imaginer une plus somptueuse entrée dans la vie ? Sophie naît le 1er août 1799 – la même année que Balzac – le jour de la sainte Sophie, à Saint-Petersbourg. On la baptise le 9 août dans la chapelle royale du Palais d’hiver avec pour parrain le tsar Paul I, un tyran déséquilibré et imprévisible, dont son père, Fiodor Rostopchine, était le Premier ministre. En février 1801, Fiodor tombe en disgrâce. Il quitte Saint-Petersbourg avec sa famille et s’installe dans sa propriété de Voronovo à une cinquantaine de kilomètres de Moscou. Le 20 mars, un message impérial l’atteint : qu’il revienne d’urgence ! Il se précipite, mais à Moscou il apprend que le tsar vient d’être assassiné dans des circonstances effroyables. Il retourne à Voronovo et se consacre à l’exploitation de son domaine. Pour en hâter la modernisation, il fait venir toute une famille d’Écosse – les Paterson – rompue à l’agriculture moderne. La comtesse de Ségur utilisera ses souvenirs « écossais » dans son roman Un bon petit diable dominé par la terrible Madame Mac Miche.

Le retour aux affaires de Rostopchine est favorisé par la grande duchesse Catherine, soeur du tsar Alexandre I. En mars 1812, il est nommé gouverneur de Moscou. Six mois plus tard, Napoléon marche sur la ville. Sophie – qui a treize ans – est réfugiée à une soixantaine de kilomètres. Elle est fascinée par les rougeoiements de l’horizon : Moscou brûle. On ne peut oublier que cette même nuit Stendhal parcourait les rues embrasées de la
capitale russe. Plus tard, les historie ns s’accorderont pour tenir Rostopchine responsable de l’incendie de Moscou. Il publiera en 1823 un libelle pour se disculper.

Pour Napoléon, c’est ensuite la retraite et la défaite. En octobre 1817, toute la famille Rostopchine s’installe à Paris, 21, rue du Mont-Blanc, devenue depuis rue de la Chaussée d’Antin. Sophie a dix-huit ans, elle ne retournera plus jamais en Russie. Rostopchine ne passe pas inaperçu. Ogre bonasse et soupe-au-lait, il servira de modèle à sa fille pour le général Dourakine. Il illustre parfaitement le féminisme agressif de Sophie décelé par Marc Soriano : tous les hommes sont des imbéciles – quand ils ne sont pas franchement scélérats – l’intelligence et la sagesse étant des qualités exclusivement féminines. Chateaubriand écrit dans ses mémoires : « On a vu à Paris le comte Rostopchine, homme instruit et spirituel. Dans ses écrits, la pensée se cache sous une certaine bouffonnerie. Espèce de barbare policé, de poète ironique, dépravé même, capable de généreuses dispositions, tout en méprisant les peuples et les rois. Les églises gothiques admettent dans leur grandeur des décorations grotesques ».

L’ accueil qui est fait aux Rostopchine par l’aristocratie parisienne est mitigé : curiosité, admiration, mais secret mépris pour ces jeunes étrangères qui ne savent ni s’habiller, ni se coiffer et parlent en roulant les r. Le jugement que Sophie porte sur les Parisiens est tout aussi nuancé. Le 15 août 1818, un fait divers scandaleux secoue la bonne société. On repêche dans la Seine le corps d’Octave de Ségur. Or une lettre de lui circule : il s’est suicidé, désespéré par les infidélités de sa femme, Félicité. Il laisse trois fils, Eugène, Adolphe et Raymond dont l’aristocratie s’écarte désormais. Sans doute les émigrés russes sont-ils moins farouches, car Eugène est accepté comme mari de Sophie qu’il épouse le 14 juillet 1819 dans la chapelle privée du cardinal de la Luzerne, place du Louvre.

La comtesse de Ségur va avoir enfants et château – les « Nouettes » près de Laigle. Sa vocation littéraire est tardive. Elle a cinquante-sept ans, le début de la vieillesse à cette époque – quand elle publie son premier livre, Nouveaux contes de fées. Mais elle saura rattraper son retard. Elle écrit en moyenne deux livres par an. On peut dire d’elle ce que Flaubert disait de George Sand : elle met un point final à un roman et, s’il lui reste une heure, elle en commence un autre.

Cette oeuvre immense charme par l’atmosphère brutale et rustique où elle plonge. Les fessées du Bon Petit diable n’ont rien à envier à celles qui faisaient jouir J.-J. Rousseau. On a souvent l’impression que la vieille Russie avec ses neiges et ses traîneaux n’est pas loin. On se pose des questions assez savoureuses sur la part de naïveté et la part de rouerie de la comtesse. C’est le cas notamment pour l’histoire assez noire qu’elle nous raconte dans son roman La Fortune de Gaspard que Gérard Blain a magnifiquement adapté à la télévision.

Tout commence comme le Rouge et le Noir de Stendhal. Un brave homme de paysan maltraite son fils Gaspard qu’il surprend sans cesse plongé dans des livres. C’est qu’il a des ambitions et veut échapper à son humble milieu. Son modèle est un certain Féréor qui a créé dans le village une usine d’effilage et de profilage des métaux. Il est à la fois la providence du village qu’il fait vivre et un objet de haine en raison de la dureté avec laquelle il exploite ses ouvriers. Tout le roman nous décrit la ruse et la bassesse dont fait preuve Gaspard pour séduire cet homme lui-même dépourvu de tout sentiment humain. Finalement, il réussira à se faire adopter par lui et leur « mariage » sera célébré par une messe à laquelle assistera tout le village abasourdi. Les sentiments de la comtesse à l’égard de ses héros sont indéchiffrables. On songe à la règle du jeu formulée par Flaubert à propos de son Dictionnaire des idées reçues : faire en sorte qu’à chaque ligne le lecteur se demande si on parle sérieusement ou si on se moque de lui, sans qu’il puisse jamais répondre à cette question.

Oui le personnage et l’écrivain Sophie sont incomparables. Au milieu  des ruines fumantes de la défaite de 1871, elle écrit à son petit-fils : « Dans peu d’années, nous serons comme le Phénix qui renaît de ses cendres plus glorieux que jamais ».

 

Michel Tournier
de l’Académie Goncourt