Le dernier des justes d'André Schwarz-Bart

Prix Goncourt 1959

André Schwartz-Bart, entouré des membres du jury, reçoit le prix Goncourt pour
Le dernier des justes, le 7 décembre 1959.
© Rue des Archives/AGIP

Le prix Goncourt fondé par Edmond de Goncourt à sa mort en 1896 rythme depuis 1901 la vie littéraire française. Année après année, l’énumération des prix décernés va de la consécration à l’oubli. Rappeler ici le prix qui, en 1959, fut décerné au premier roman d’André Schwarz-Bart (1928-2006), Le dernier des justes, c’est marquer non seulement une reconnaissance littéraire restée incontestable, mais aussi une œuvre déterminante pour la prise de conscience d’une mémoire occultée, la mémoire juive, occultée au même titre que la mémoire féminine, pour citer Pierre Nora. Le roman dit plus que le roman. Wolf Lepenies l’a magistralement démontré dans un texte court paru il y a une dizaine d’années, Les trois cultures : le roman, la fiction, le film disent plus et mieux que ne le disent l’historien, le sociologue, l’économiste… De Schwarz-Bart à Claude Lanzmann, du roman au film de 1985 qui sacralise le terme de Shoah, nous sommes dans l’efficace et la démonstration.

En retraçant l’épopée et la persécution des juifs en Europe, du XIIe siècle à l’année 1943 à Drancy, en dessinant la figure du Juste, un juste par génération, André Schwarz-Bart a rompu un double silence, un silence assourdissant : la mise entre parenthèses de la culture et de l’histoire juives dans l’Europe chrétienne, au nom du refus comme de la haine, au nom de la laïcité comme de l’assimilation, quels que soient la curiosité ou le goût du folklore ; mais aussi, mais surtout la sidération dans l’immédiat après-guerre devant la destruction systématique des juifs d’Europe, planifiée, poursuivie par le régime nazi. « Une génération privée de mémoire », disait Jules Isaac dans L’enseignement du mépris (1962).

En 1959, André Schwarz-Bart a libéré la parole et rendu possible la mémoire. On ne peut lui faire grief de la déferlante qui a suivi, qui confond souvent, aujourd’hui encore, la persécution raciale et la résistance politique, cette résistance qui a trouvé aussi, souvent, son origine dans le refus de la persécution. Cette déferlante risque de confondre la figure du juste et la figure de l’indomptable. Grâce à ce prix Goncourt 1959, nous savons qu’il peut y avoir du juste dans l’indomptable et de l’indomptable dans le juste. Le travail de l’historien a pu commencer, l’histoire de Vichy comme l’histoire de l’Holocauste, comme l’histoire de la Résistance.

 

Claire Salomon-Bayet
professeur émérite à l’université de Paris I-Panthéon-Sorbonne
membre du Haut comité des célébrations nationales