Lolita ou les confessions d'un veuf de race blanche, Vladimir Nabokov

Paris, mai 1959

Retour de l’auteur de Lolita en Russie
Saint-Pétersbourg, faculté de philologie, Université d’État
coll. part. © dr. rés.

Comme l’indique très clairement le sous-titre peu cité du roman auquel l’écrivain « américain né en Russie » doit sa renommée mondiale, Lolita est une œuvre qui s’inscrit dans une longue tradition européenne d’écritures à la limite : mélange de sensualité nauséabonde, d’érudition inquiète, d’humour léger et de compassion blessée, ces « confessions » ne scellent pas un pacte de sincérité et de transparence avec les lecteurs qui les lisent pour la première fois en France en 1955, et en français en 1959. Il aura fallu bien des détours pour leur publication, et l’on ne saurait encore leur garantir une existence paisible, l’intrigue pédophile qui sert de puissant traducteur à l’inconcevable de l’exil étant devenue, comme l’on sait, un fait de société de tout premier plan.

Mais l’art n’a rien à perdre de cette force de réveil qui est sa raison d’être et éclaire le succès de scandale de Lolita. Refusé par plusieurs éditeurs américains, le manuscrit est accepté par le directeur d’Olympia Press à Paris. L’amalgame avec les romans pornographiques présents au catalogue ne tarde pas à se faire, et il faudra l’intervention de Graham Greene, puis l’opportunité d’un succès éditorial aux États-Unis (Pnine, version pudique du malheur rendu obscène par les confessions d’Humbert Humbert), pour que Lolita paraisse outre-atlantique en 1958. Il est aussitôt traduit en français ; et l’a été une seconde fois en 2001. La critique est enthousiaste, mais dénonce parfois la sensation de gratuité que Jean-Paul Sartre associait déjà en 1939 à la virtuosité de composition du roman russe La Méprise.

C’est que Lolita est l’œuvre d’un exilé de sa langue. Vladimir Nabokov y raconte en anglais l’arrivée en Amérique d’un Européen d’âge mûr. Amateur de beautés appelées nymphettes entre neuf et quatorze ans, il ne craint pas d’épouser la mère de la plus désirée d’entre elles, Dolores Haze, pour la séduire. Mais à l’instar du personnage narrateur, doublé par un autre avec lequel s’enfuit « Lo-lee-ta » au terme d’une course poursuite dans les grands espaces américains, la langue anglaise est à double fond : elle ménage une multitude de chausse-trappes sous l’intrigue de surface (en conférant une existence parfois toute livresque à Lo, réincarnation de l’Annabel Lee de Poe) ; elle donne à entendre le malheur physique que représente l’abandon d’une langue maternelle (en faisant de la langue un terrible instrument de séduction : « je pouvais instruire en français et cajoler en humbertien ») ; elle offre au lecteur attentif une véritable expérience de l’altérité.

On peut certes déplorer que le grand pouvoir de suggestion que condense le prénom Lolita au terme de la lecture soit perdu dans l’usage multiple qui en a été fait (chansons, parfums, idéal féminin). Mais c’est aussi un précieux rappel du pouvoir de nomination que détient l’écrivain.

 

Isabelle Poulin
professeur de littérature comparée
à l’université de Bordeaux 3