La création du CIC (Crédit industriel et commercial), la troisième banque « moderne » de l'histoire de la France

Paris, 7 mai 1859

Un décret de Napoléon III annonce la fondation de la Société générale du Crédit industriel et commercial et ratifie les statuts adoptés les 30 avril et 6 mai 1859, sous la présidence du marquis d’Audiffret. Ainsi naît, au 66, rue de la Victoire, la troisième banque « moderne » de l’histoire de la France, destinée à durer jusqu’à aujourd’hui sous son enseigne.

À partir de la première révolution bancaire, les maisons de la Haute Banque ont géré le marché du crédit et des moyens de paiement, depuis le milieu du XVIIIe siècle pour les plus anciennes (Mallet, Hottinguer, etc.) et depuis la première moitié du XIXe siècle pour les plus récentes (comme Rothschild, 1814). Il s’agissait de sociétés familiales, à capital relativement modeste, accessibles seulement aux grandes fortunes et aux grandes entreprises et fort actives en Bourse puisque l’État s’appuyait sur elles pour animer le marché des valeurs publiques. Certes, la Banque de France, créée en 1800, avait structuré l’économie bancaire grâce au réescompte ; mais il manquait une « révolution du crédit », une mobilisation de l’épargne, souvent thésaurisée en pièces d’or et d’argent, en faveur des crédits aux entreprises pour participer à la première révolution industrielle. Les saint-simoniens, notamment, appelaient à cette révolution du crédit qui était déjà intervenue en Grande-Bretagne dès les années 1820.

La grave crise économique qui s’étend de 1845 à 1851, la crise politique provoquée par la révolution de février 1848 et les incertitudes de la deuxième République déclenchent une déflation du crédit. L’État encourage la création de 80 « comptoirs d’escompte » et plusieurs d’entre eux se transforment en de véritables banques, tel le Comptoir national d’escompte de Paris, né en 1848, qui est l’un des ancêtres de l’actuelle BNP Paribas. Dès que la croissance reprend, les milieux d’affaires s’activent pour répandre le modèle de la banque moderne, c’est-à-dire des « sociétés anonymes », dotées d’un capital grâce à des actions placées auprès des classes moyennes et supérieures et d’investisseurs institutionnels (banquiers, assureurs), ainsi que des « banques à guichets », équipées d’un réseau d’agences « de proximité » destiné à attirer les épargnants moyens et supérieurs. Les Caisses d’épargne sont plutôt destinées aux « petits » qui y déposent leur épargne liquide et souscrivent à des valeurs boursières dans le cadre de la « révolution mobilière ». Tous ces ingrédients constituent la deuxième révolution bancaire, qui se déploie des années 1850 aux années 1950.

Parce que le régime bonapartiste a rétabli l’ordre public – grâce à l’instauration d’une dictature policière et militaire – lors du coup d’État de décembre 1851, et que l’ordre social ne semble plus menacé par la gauche républicaine et populaire, la « confiance » renaît dans les milieux d’affaires et le monde de l’épargne. Avec l’appui des autorités, des maisons de Haute Banque s’associent à des hommes d’affaires dotés d’un esprit d’entreprise pour créer des sociétés anonymes bancaires : les frères Pereire lancent le Crédit mobilier en 1852 ; le Crédit industriel et commercial naît en 1859, quelques années avant le Crédit lyonnais en 1863, la Société générale en 1864 ou Paribas en 1872.

La première originalité du CIC est son positionnement sociologique et idéologique : il ne se situe pas vraiment dans la ligne « bonapartiste », comme le Crédit mobilier ou la Société générale, ni dans la ligne « libérale de centre gauche » comme le Crédit lyonnais. Il représente plutôt la bonne bourgeoisie libérale de centre droit et catholique, au point que, pendant longtemps, on le surnomme « la banque de l’évêché ». Toutefois, la sagesse et la discrétion qui caractérisent le CIC ne l’empêchent pas de mener une politique bancaire dynamique, d’avoir un rôle actif dans le financement des sociétés, dans le placement de titres, dans les affaires de change (d’où la création d’une succursale à Londres en 1895) ni d’essaimer en Belgique et dans l’outre-mer colonial (Algérie, Maroc : Banque commerciale marocaine). Ils constituent même un avantage compétitif car le CIC a toujours privilégié une politique de forte liquidité, donc de bonne gestion prudentielle des risques, ce qui lui a permis d’échapper à toutes les retombées négatives des récessions.

Une seconde originalité du CIC est sa structure organisationnelle. En effet, le CIC lui-même est une banque qui cantonne son action dans Paris et la région parisienne, auprès des grandes fortunes, des grandes entreprises, des maisons de banque familiales. Dans le même temps, il parraine, en province, la création de banques sœurs, complètement indépendantes dans leur capital et leur gestion, mais qui bénéficient du « crédit » de la maison mère, de son nom (avec souvent l’ajout de CIC à leur appellation, tel une marque), de son renom et de ses capacités de refinancement. Ainsi naissent successivement la Société lyonnaise de dépôts et de crédit industriel (1865), la Société bordelaise de CIC (1880) ou la Société nancéienne de crédit industriel et de dépôts (1881). Le « patriotisme de clocher » prédomine au sein des milieux d’affaires régionaux. Ce n’est que lorsque plusieurs banques régionales éprouvent des difficultés, lors de récessions, que le CIC devient leur maison mère, entre dans leur capital, y choisit les dirigeants, les associe à ses opérations bancaires et financières. Entre 1919 et 1930, le Comptoir d’escompte de Rouen, le Crédit havrais, Dupont, la Société normande de banque et de dépôts, le Crédit de l’Ouest, la Banque régionale de l’Ouest, Scalbert, le Crédit nantais, etc. rejoignent ainsi la confédération du CIC – qui s’implante aussi en Alsace dès 1919. Pendant la crise des années 1930, l’État confie au groupe fédéral du CIC le sauvetage de plusieurs grandes banques, qui sont alors éclatées et dont les morceaux sont agrégés à des banques régionales existantes, ainsi renforcées et étendues, notamment la Société lyonnaise et la Société bordelaise, métamorphosées en banques plurirégionales, ou le Crédit industriel d’Alsace-Lorraine.

À partir des années 1960, le groupe CIC présente une gamme de produits bancaires et de crédits aux pme de plus en plus homogène. Il est un temps un enjeu dans la bataille pour le marché de la « banque de masse » : il rejoint en deux étapes (1968 et 1971) la mouvance du groupe financier de la Compagnie financière de Suez. La nationalisation de 1982 renforce cette tendance à l’unicité : la banque parisienne devient l’unique actionnaire des banques régionales, désormais filiales complètes ; la marque CIC et sa gamme commerciale s’imposent à l’échelle nationale. Pour empêcher que la privatisation oriente le CIC vers des banques étrangères, un groupe de banques mutualistes en obtient le contrôle en 1998. Le groupe CIC devient le second réseau et la seconde marque du groupe du Crédit mutuel Centre-Est-Europe (de Strasbourg), qui accentue son homogénéité (par des fusions de filiales et l’intégration informatique) et sa compétitivité commerciale.

 

Hubert Bonin
professeur à l’Institut d’études politiques de Bordeaux et au GRETHA (UMR 5113)