La première de Cinq Colonnes à la une

Paris, 9 janvier 1959

Cinq Colonnes à la une ! Il n’est pas étonnant que le titre de cette émission mythique, premier magazine de grands reportages de la télévision française, apparu sur les petits écrans le 9 janvier 1959 et disparu en mai 68, fasse référence à la presse écrite, comme son générique d’ailleurs, puisque son fondateur, Pierre Lazareff, est alors le célèbre patron du grand quotidien France-Soir. Avec Cinq colonnes à la une, l’ancien chef des services français de l’Information War Office à New York, (1942-1943), directeur de la Voix de l’Amérique à Londres (1943-1944) s’intéresse pour la première fois à la télévision. On l’aura compris, les modèles de Cinq colonnes ont été naturellement « multi-médiatiques », à rechercher du côté des actualités télévisées sans doute mais aussi de la radio et de la presse magazine, de Paris-Match en particulier, par l’importance donnée à l’information en images, pour son goût des faits divers et pour les sujets que l’on dirait maintenant « people ». Toutefois, en 1959, la télévision a déjà une histoire, des auteurs, des émissions phares, comme le journal télévisé qui existe depuis 10 ans. Celui-ci constitue d’ailleurs davantage un modèle repoussoir qu’une référence : pas de véritables « nouvelles », des images prétextes, des commentaires à l’encan, aucune indépendance…

Jean d’Arcy, directeur des programmes de la télévision, et Pierre Lazareff font appel à Pierre Desgraupes et à Pierre Dumayet pour constituer l’équipe dirigeante de Cinq Colonnes ; ce faisant, ils ne s’adressent pas seulement aux journalistes de radio et de télévision mais également aux producteurs de Lectures pour tous, l’émission littéraire qui a inventé la télévision d’interviews, de débats, de portraits. Les trois Pierre (dits les « papas ») font venir Igor Barrère, réalisateur de « grands » directs, pour ses qualités de technicien, et Éliane Victor, secrétaire générale, chargée de la coordination.

Plusieurs éléments ont rendu possible l’avènement d’un magazine de grands reportages en cette année 1959. Tout d’abord l’apparition de matériels techniques plus légers, plus adaptés au reportage. Le 35 mm est abandonné au profit d’un nouveau 16 mm. La caméra Éclair fait merveille et les gens de télévision acceptent d’abandonner un certain perfectionnisme du cinéma pour l’efficacité et la rapidité des techniques de reportage. La culture du cinéma n’a pourtant pas totalement disparu ; en témoigne, la présence de réalisateurs aux côtés des journalistes dont certains viennent de la presse écrite et en particulier de France-Soir. L’attention portée à la qualité des images n’est sans doute pas pour peu dans le souvenir laissé par ce magazine.

Pierre Lazareff vient à la télévision avec les règles de la presse à grand tirage : souci de l’impact – on pourrait dire parfois « sensationnalisme » – et de la simplicité ; les hommes de télévision apportent, eux, les techniques de l’interview TV, la volonté d’impliquer l’audience dans le contenu même des sujets et le rappel lancinant des conditions « vécues » des reportages.

La prise de conscience des possibilités de la télévision explique également le succès du magazine. Cinq colonnes, le premier, ouvre en grand, cette « fenêtre sur le monde » dont rêvent les pionniers. L’un d’entre eux, Roger Louis, sympathique Tintin, n’en finit pas de s’extasier de pouvoir – en sillonnant la planète – faire entrer les conflits du monde dans la salle à manger des Français.

La guerre d’Algérie est alors le sujet brûlant dans la France d’après-guerre et Cinq Colonnes crée l’événement en traitant la question dès son premier numéro. C’est le fameux « Sergent Robert » que l’on voit, de son bled algérien, en faux direct, lancer grâce au duplex, un « coucou » jovial à ses parents réunis en France dans les studios de la télévision. L’ensemble est fabriqué, presque ridicule ; les combats sont évoqués certes, mais très vite effacés par le joyeux climat qui règne entre soldats. Ces derniers jouent avec les enfants algériens, la guerre s’éloigne... Le magazine a progressivement délaissé la formule « Paris-Match », une succession de courts reportages traitant la vie des vedettes du show biz aussi bien que les informations scientifiques ou l’actualité internationale, pour des livres blancs et de longues rétrospectives. Cinq Colonnes a choisi, à un moment donné, d’analyser le monde après l’avoir montré. Certains remarquent que la politique nationale continue, elle, à être peu traitée…

Il est parfois difficile de comprendre le plaisir de ces premiers téléspectateurs – on dit que les rues se vidaient les premiers vendredis du mois, jour où passait le magazine – devant ces images désuètes et consensuelles. Certains reportages ont montré toutefois une certaine audace : le médecin d’Alger parlant, visage caché dans l’ombre, bouleversé, est devenu un document ; les images agitées, volées, de la fusillade de la rue d’Isly marquent les mémoires. D’une manière générale, le magazine a permis aux téléspectateurs des années 1960 d’entrevoir des moments forts de la décolonisation et surtout, avec ses prudences, dans les limites imposées par le pouvoir politique, Cinq Colonnes a parfois dépassé les normes très strictes d’une certaine télévision, celle qui précédait mai 1968, celle d’avant le grand chambardement des mœurs et des regards. L’émission n’a pas eu le droit de couvrir ces événements, elle ne leur a pas survécu.

 

Isabelle Veyrat-Masson
directrice de recherche au CNRS
laboratoire communication et politique

 

Ce texte reprend l’essentiel d’une notice : « Cinq colonnes à la une » dans le Dictionnaire de la télévision française, dir. A. Chauveau, Y. Dehée, Paris, Nouveau Monde éditions 2007.