Port-Royal

25 septembre 1609 - 29-30 octobre 1709

Le lieutenant de police Marc-René d’Argenson fait disperser les religieuses de Port-Royal des Champs le 29 octobre 1709
peinture anonyme, XVIIIe siècle, Port-Royal, musée des Granges
© Aisa/Leemage

Portrait de mère Marie-Angélique Arnauld, dite la Mère Angélique (1591-1661)
Huile sur toile de Philippe de Champaigne, 1648
Chantilly, musée Condé
© RMN/Harry Bréjat 

En 2009, l’abbaye de Port-Royal des Champs fait l’objet d’une double commémoration : la journée des Guichets en 1609, et l’anéantissement de la maison de Port-Royal des Champs en 1709.

Le 25 septembre 1609, au cours d’une visite familiale, Angélique Arnauld cantonne ses parents au parloir du monastère. Par ce geste, à la fois radical et symbolique, elle officialise, dans l’abbaye qu’elle dirige, le retour à la règle initiale. Cette mesure, rigoureuse et spectaculaire, survient dans une France à peine sortie des guerres de Religion, submergée par le spirituel symbolisé par des « héros chrétiens », comme les premières carmélites et Pierre de Bérulle ou Barbe Acarie. À Port-Royal des Champs, comme ailleurs, la règle initiale a été abandonnée depuis longtemps, jusqu’en l’année 1608 au cours de laquelle Angélique Arnauld vit une conversion et restaure ensuite la règle dans sa communauté.

La seconde commémoration porte sur le troisième centenaire de la dispersion des religieuses de Port-Royal survenant les 29 et 30 octobre 1709, un siècle plus tard. La décision, venue du pape et de Louis XIV, est exécutée par des agents royaux et deux cents cavaliers sous les ordres du lieutenant général d’Argenson. Tous se rendent sur place le lundi 28 octobre sans pouvoir intervenir tellement les pluies sont violentes. Le lendemain matin, d’Argenson notifie à la prieure la lettre de cachet de dispersion des quinze religieuses et des sept converses restantes vers d’autres monastères plus « obéissants ». L’après-midi, toutes montent dans des carrosses qui les acheminent vers leurs nouvelles destinations.

Cette sanction, d’une exceptionnelle gravité, résulte d’une décision papale (bulle Ad instantiam regis) du 27 mars 1708, portant sur la suppression de la maison de Port-Royal des Champs, de la charge d’abbesse, et sur le transfert des biens vers l’abbaye de Port-Royal de Paris. Cette sanction est reçue par l’archevêque de Paris (11 juillet 1709), puis par l’abbesse de Paris qui la notifie à celle des Champs (1er octobre 1709). Les religieuses sont accusées « d’obstination et d’un attachement opiniâtre à fomenter l’hérésie jansénienne ». Puis la bulle est confirmée par lettres patentes et suivie d’un arrêté du Conseil d’État en vue d’une exécution par le lieutenant général de Police.Voici comment s’éteint, au terme de cinq siècles d’histoire, l’abbaye cistercienne de Port-Royal des Champs. La trajectoire de sainteté choisie par Mère Angélique Arnauld, et symbolisée par « la journée des Guichets », tourne au drame un siècle plus tard pour la communauté. Ce destin unique mérite une fine analyse pour comprendre les raisons d’une telle issue.

Le motif officiel de la sanction est théologique puisqu’il est question « d’hérésie jansénienne ». Derrière cette assertion remontent les liens qui unissent Port-Royal des Champs et Saint-Cyran, ami de Jansen, et défenseur de la théologie augustinienne. Ce dernier exerce une forte influence sur Mère Angélique Arnauld et sur l’ensemble de la communauté. Aussi, lorsque l’Église ordonne la signature d’un formulaire de condamnation des propositions extraites de l’œuvre de Jansen, les religieuses de Port-Royal refusent-elles avec force. C’est le premier coup d’éclat de Port-Royal : ne pas obéir à l’Église au nom de la liberté de conscience et de l’intime conviction de l’innocence de Jansen et de Saint-Cyran.

D’autres griefs s’ajoutent, en particulier certains choix pastoraux critiqués par une partie de l’Église. Ainsi les religieuses de Port-Royal, par leur vie même, sont associées au rigorisme, à l’ascèse et à une morale de l’exigence. Cette image se trouve encore renforcée par les Provinciales de Pascal, dont la sœur est moniale à l’abbaye, et spécialement sa condamnation de la direction de l’intention et de la casuistique. D’autres parents de religieuses diffusent des idées discutées dans l’Église, comme Antoine Arnauld avec De la fréquente communion où se trouve défendu le principe d’une distance nécessaire avec l’eucharistie. S’ajoute à cela la réputation des Solitaires de Port-Royal, installés sur le site des Granges où ils tentent des initiatives éducatrices fondées sur la lutte contre la concupiscence de l’homme. Autant de liens qui associent l’abbaye et ses religieuses au rigorisme moral et à une pastorale de l’exigence dénoncés par les Jésuites, fers de lance de la réforme catholique, spécialement en terres devenues protestantes.

Mais la raison essentielle du rejet de Port-Royal se situe sur le plan sociétal ; les religieuses ont transformé leur abbaye en un espace de vie intérieure très exigeant, soumis à l’absolu de Dieu et engagé dans un combat spirituel quotidien qui attire « Belles Amies » et Solitaires, préférant l’absolu de Dieu à celui d’un Roi-Soleil au centre d’une société de cour. Ainsi les religieuses de Port-Royal, leurs familles, leurs amis et leurs réseaux portent-ils une vision du monde différente de celles des autorités politiques, spirituelles et intellectuelles des XVIIe et XVIIIe siècles. La papauté se sent désobéie, la monarchie absolue de Louis XIV critiquée, et la société de Jésus contrée dans son projet de reconstruction de la société catholique. Les raisons ne manquent donc pas pour expliquer l’éradication de Port-Royal des Champs. Elle est le fruit de l’alliance de la monarchie absolue, de la papauté et de la société de Jésus, associées dans un nouveau projet de reconstruction sociétale, Port-Royal symbolisant un autre projet fondé sur l’absolu de Dieu.

Le destin de Port-Royal, en dépit de la brutalité de l’acte final, aurait dû sombrer dans l’oubli. Ce n’est pas le cas, il nourrit, au contraire, les polémiques des XIXe et XXe siècles, jusqu’aux années 1980 et l’entrée du dossier de Port-Royal et du jansénisme dans l’atelier de l’historien.

Dès le XVIIIe siècle, la journée des Guichets et la dispersion sont insérées dans une relecture polémique de l’histoire de Port-Royal des Champs exprimée par plusieurs dizaines d’ouvrages et de gravures élaborés par les Jésuites et les amis de l’abbaye. Les premiers présentent les religieuses comme des femmes manipulées par des directeurs vils et ambitieux, et les seconds présentent les religieuses comme des saintes persécutées à l’image des chrétiennes de l’Église primitive. Cette double présentation caricaturale émanant des gens d’Église est répétée aux XIXe et XXe siècles, essentiellement contre Port-Royal. D’autres cercles intellectuels reviennent sur l’histoire de l’abbaye dans une perspective politique, comme Voltaire, qui s’en sert pour prouver les errances de la monarchie absolue française. Puis, les Républicains de la fin du XIXe siècle se servent de l’histoire de Port-Royal dans le système éducatif qu’ils élaborent, pour valoriser la IIIe République et anéantir une restauration monarchique éventuelle. Enfin le monde littéraire s’empare de Port-Royal qui a séduit Pascal et Racine, mais surtout parce qu’il offre un sujet tragique. Il en va ainsi de Stendhal, dans Le rouge et le noir, de Sainte-Beuve dans son Port-Royal et de Montherlant dans sa pièce de théâtre du même nom, pour ne citer qu’eux trois.

Ainsi la journée des Guichets et la dispersion des religieuses de Port-Royal des Champs sont entrées dans le mémorial de l’histoire de France, choisies parmi la multitude des événements de l’histoire spirituelle pour nourrir la polémique religieuse, les débats sur les régimes politiques et la créativité des écrivains ultérieurs.

 

Marie-José Michel
professeur d’histoire moderne
université Paris 13 (EA, 2356)