Simone Weil

Paris, 3 février 1909 - Ashford, 24 août 1943

Simone Weil
© Rue des Archives/Tal

L’œuvre de Simone Weil, philosophe, historienne et mystique, est riche, féconde, et presque sans équivalent. Allant à l’encontre des idées reçues et des « prêts-à-penser », elle est profondément originale tout en répondant à des attentes modernes.

Le lecteur tant soit peu attentif se trouve confronté à une pensée d’une remarquable complexité. La multiplication des arrière-plans, les changements de niveaux, l’art de pousser les méditations jusque dans leurs conséquences les plus extrêmes, un certain goût de l’excès, un maniement presque constant du paradoxe – essentiellement dans ses Cahiers, il est vrai, où la pensée jaillit en toute liberté –, sont les signes d’une pensée énergique et qui ne s’économise pas.

On ne peut pas ne pas relever d’entrée de jeu chez elle une présence très marquée du modèle mathématique – à laquelle le destin de son frère, qui fut l’un des plus grands mathématiciens de son temps, n’est probablement pas étranger. Précisons que Simone Weil entendait par le terme mathématiques, pris au sens large, « toute étude théorique rigoureuse et pure, de rapports nécessaires », permettant d’assurer la mainmise méthodique de l’homme sur les forces naturelles. Chez elle, science et rigueur, toujours associées, constituent le socle, ferme et stable, d’une pensée, d’une œuvre et d’une écriture, mais sans obstruer, toutefois, le passage – via la science grecque – aux catégories du Beau et du Divin.

Après un solide « formatage » dispensé par l’éducation que la France réservait à ses élites, et que Simone Weil partagea avec nombre d’intellectuels de sa génération, il n’était pas facile pour une jeune intelligence de sortir de ces cadres de pensée quasiment imposés. Chez Simone Weil la mutation s’effectua selon un processus assez lent, dont on pourrait définir les étapes en suivant chez elle l’évolution des couples de notions de force et de justice, de force et de faiblesse. Il y eut cet « adieu à la Révolution » que laissait présager l’article de La Révolution prolétarienne, « Allons-nous vers la révolution prolétarienne ? », où Simone Weil s’appuie sur l’Ajax de Sophocle pour évoquer une espérance « qu’un examen critique a montré être presque sans fondement ». Succéda à ces pages le grand texte des Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale, dans lequel, profondément pessimiste, elle met en garde contre la folie et le vertige collectif. Puis ce furent les mois d’usine où elle connut la perte du sentiment de sa dignité et l’humiliation de l’être réduit à une docilité d’esclave. Les notions de force et de justice, jusque-là associées dans les luttes sanglantes des révolutionnaires, sont alors définitivement dissociées, rendant caduc l’espoir que l’on avait placé dans la marche du Progrès et de l’Histoire, deux idoles mises à bas : la religion des forces productives a écrasé les masses travailleuses. Simone Weil renonce à toute implication de sa part dans la vie politique. Elle constate l’inanité de ses efforts pour améliorer la situation de la classe ouvrière (où se concentrait la misère du temps) ; mais, à un niveau plus profond, c’est l’aveu à soi-même de la finitude de l’homme et de « la misère de tous », consistant en cette « subordination de l’âme humaine à la force, c’est-à-dire, en fin de compte, à la matière » qui unit en un même sort les vainqueurs et les vaincus (« L’Iliade ou le poème de la force »). Sa courte expérience de la Guerre d’Espagne grava dans son cœur à tout jamais cette constatation que l’ignominie était le fait des deux camps. Ce fut enfin l’expérience dans un petit village portugais très misérable, et « la soudaine certitude que le christianisme est par excellence la religion des esclaves, que des esclaves ne peuvent pas ne pas y adhérer, et moi parmi les autres » (« Autobiographie spirituelle »). C’est reconnaître que la justice n’est pas de ce monde, qu’elle est « l’ennemie des forces qui dominent la société » (« Méditation sur l’obéissance et la liberté »). C’est oser contrebalancer la misère de l’homme par la faiblesse d’un Dieu.

C’était donc repenser les bases mêmes de la philosophie en posant un nouveau regard sur la condition humaine, ressentie sous les espèces de l’exil et d’une distance entre ce que l’on est et ce vers quoi l’on tend. Cette philosophie refondée entraînait la relecture des Dialogues de Platon qui ne dissocie plus l’art de penser du mouvement de l’âme vers le Bien, privilégiant dès lors, comme on pouvait s’y attendre, la figure du « Juste souffrant » dans La République. On sait que Simone Weil allait bientôt tirer de cette lecture plénière (et somme toute traditionnelle) les linéaments de sa métaphysique religieuse. Elle eut aussi à cœur de mettre l’accent sur ces « anciens » dont parle le Philèbe (« hommes anciens, plus près des dieux que nous ») et que sont les Pythagoriciens, et par-delà, les tenants de la tradition vénérable des Mystères. Cette insistance sur le pôle mystérique de la spiritualité grecque et sa mise en parallèle constante avec les mystères chrétiens, traversa son œuvre entière, permettant à Massimo Cacciari d’évoquer, avec un rare bonheur, « le passé éternel du christianisme dans la culture païenne ». La découverte de la convergence des traditions mystiques fut pour Simone Weil une acquisition majeure, donnant à son « entrée en religion » des années 1937-1938 sa marque spécifique. On en observe le retour régulier dans tous les écrits qui suivront, jusqu’à sa mort. « Les mystiques de presque toutes les traditions religieuses se rejoignent presque jusqu’à l’identité. Ils constituent la vérité de chacune », écrit-elle dans la Lettre à un religieux.

Selon une visée générale, plus large encore, c’est la condition humaine malheureuse qui fut chez elle l’objet premier et constant d’une inlassable enquête. C’est même cette solidarité indéfectible avec ceux que le malheur a atteints qui donne à l’étrange parcours de sa vie et à l’étonnante multiplicité de ses centres d’intérêt cette unité qu’il serait assez vain d’aller chercher ailleurs. En somme c’est l’unité d’une voix, dont le timbre est reconnaissable entre tous, une voix où perce une résonance tragique.

Ainsi, sous le propos toujours maîtrisé, et un usage précis du langage qui sont les agents d’une pensée parfaitement articulée – on ne le dira jamais assez –, se fait entendre une plainte, celle même qui, se déroulant d’âge en âge, émane de la race malheureuse des hommes, et que Simone Weil, par son don d’exceptionnelle empathie, surtout en ces temps où l’horreur se déchaîne, reprend à son compte. Par sa pureté, par son inflexibilité, sa voix s’assimile à celle des prophètes qui, un peu en avant ou un peu à côté, ont vocation de dire la vérité muette de tous.

La conjonction chez un même écrivain de deux modes de sentir, de percevoir et d’exprimer, alliant froideur (des raisonnements implacables) et passion (une ironie parfois bruyante, un « vibrato » étouffé de compassion), font de cette philosophe un être inclassable, impossible même, disent certains. Pourtant sa présence est certaine, éclaboussant nos ombres d’une lumière violente.

 

Florence de Lussy
conservateur général des bibliothèques
éditeur des Œuvres complètes de Simone Weil
 


Programme des manifestations

Ile-de-France
Paris (75)


25-26 septembre 2009
« Simone Weil, la pensée comme art de lire » : journées ouvertes organisées par l’Association pour l’étude de la pensée de Simone Weil. Parmi les thèmes abordés : l’évolution de la pensée politique de Simone Weil ; compréhension de la philosophie et sens du mystère pour la philosophie ; l’action chez Simone Weil ; la lecture comme réception et production du sens ; Levinas, Simone Weil, la Bible ; etc.
Lycée Henri IV, 23, rue Clovis – 75005 Paris.

 

23 octobre 2009 (14h-20h)
Journée d’étude Simone Weil.
Bibliothèque nationale de France, site François-Mitterrand, quai François-Mauriac – 75013 Paris ; tél. : 01.53.79.59.59.