André Pieyre de Mandiargues

Paris, 14 mars 1909 - Paris, 13 décembre 1991

André Pieyre de Mandiargues, après la proclamation du « Prix des critiques »
qu’il reçut pour Soleil des loups, mai 1951
© Rue des Archives/AGIP

André Pieyre de Mandiargues aurait eu cent ans cette année. « Cent ans et neuf mois », aurait-il précisé, car pour lui le temps de la gestation dans le sein maternel se doit d’être pris en compte dans les biographies. Pourquoi ? Souvent, je me le suis demandé. Mandiargues était profondément attaché à la vie et rien de la vie – pas une cellule, pas une minute – n’aurait dû, selon lui, être considéré comme insignifiant et perdu. Puis, n’est-il pas vrai ? au niveau de l’existence intra-utérine, l’inconscient, les sensations inconscientes, sont déterminants pour la suite des choses : cela est particulièrement perceptible dans le cas des artistes et des poètes, vulnérables bien plus que d’autres aux influx de leur vie antérieure. Les surréalistes qui furent, avec à leur tête André Breton, la famille naturelle du jeune André, ont souligné ces antériorités mythiques, déjà célébrées par Baudelaire.

Poète, nouvelliste, romancier, critique d’art, auteur de livres dialogués sur sa vie et de portraits fascinés consacrés à la très belle Bona, sa femme, Mandiargues aura placé tout son destin d’écrivain sous ce titre du recueil d’un proche voisin, Éluard, titre qu’il aurait pu faire sien : L’amour la poésie. Tout chez le gentilhomme languedocien – maigre, sarmenteux, au grand front profilé vers l’arrière, aux yeux myopes aspirés par l’avant, apparemment hautain mais de fond tendre, et dont l’élocution était légèrement bégayante –, tout de lui était poésie et tout de lui amour. Amour des choses, amour des mots, amour de certains êtres qu’il aimait aimer, amour de son œuvre qu’il bâtissait avec une fièvre réelle, mais tenue en main et calculée, fièvre née de ses pulsions intenses et d’un instinct en lui qu’il savait laisser libre car, de la liberté de cet instinct, de sa richesse, dépendait l’éclat d’une écriture savante et chantournée jusqu’en son classicisme. Amour de l’œuvre des autres quand celle-ci n’était pas prisonnière des conventions et qu’elle rayonnait, elle aussi, sa singularité libérée et libératrice. Amour des langues, l’italienne notamment, mais par-dessus tout la française qui, seule, maintenait le lien entre lui et la France, pays dont la politique le révoltait et qu’il lui arrivait d’abhorrer. Amour de la peinture, l’imaginative, la surréelle, l’inventive, la créatrice d’un nouveau monde, d’un anti-monde, où son poème et sa prose, de leur côté, entraînaient, entraînent toujours leur lecteur dans les volutes d’une inspiration magnifiquement baroque. Amour de Bona enfin qui était le signe symbolique, la figure émergente de tout cela. Et tout cela était amour. Et tout cela était poésie.

Avant Bona, il se lia à quelques autres femmes, brillantes et célèbres. Il se passionna, en outre, pour la musique en train de se faire et fut l’un des premiers adhérents au Domaine musical aux destinées duquel présidait un jeune chef d’orchestre-compositeur, Pierre Boulez. Il adorait le théâtre à condition que celui-ci fût en rupture d’académisme – Isabella Morra, 1973, La Nuit séculaire, 1979, Arsène et Cléopâtre, 1981 –, et il a été l’ami de Mishima dont il adapta en français telle tragédie au vitriol : Madame de Sade. Tout cela pour dire que ce gentilhomme d’extrême avant-garde était paradoxalement, par le compas largement ouvert de ses goûts, un homme de la Renaissance. Et aussi, sans aucun doute, un surgeon en territoire français des romantismes anglais et allemand jusque dans leurs excès.

Son œuvre – aujourd’hui un peu dans l’ombre, mais qui ressurgira comme un soleil levant – va, d’un recueil à l’autre et de L’Âge de craie (1961) à L’Ivre Œil (1979), exprimer, avec la même vigueur précieuse, l’exaltation essentielle de l’image, toujours audacieuse, toujours inattendue, toujours juste. En revanche, les nouvelles et les courts récits de Mandiargues – de Musée noir (1946) à Marbre (1957) ou bien au Lis de mer (1956) – font partie de l’aspect le plus anciennement éclairé de son travail, textes d’une prose flamboyante en qui le fantastique et le désirant, Éros et Thanatos, mélangent leurs plus cruelles dentelles pour lever les ultimes interdits et libérer chez le lecteur, délicieusement désorienté, de grandes vagues d’ombres oniriques. Puis viendront les deux romans de la maturité de l’auteur : La Motocyclette (1963) et La Marge (Prix Goncourt, 1967), fresques majeures d’un écrivain soudain conquis par les vertus d’une certaine sobriété dans son lyrisme même. Le premier des deux livres évoque, à travers le mythe de la moto, la machine à dépasser la puissance du vent, le vertige (comme on pouvait s’y attendre) de la jeunesse, de la beauté, de l’amour, de la vitesse et de la mort ; le deuxième, – le plus captivant –, à travers l’histoire d’une lettre arrivée au voyageur mais délibérément non ouverte par son destinataire, le mystère d’un temps suspendu, temps d’une longue visite hallucinée à Barcelone avant, la visite achevée, que le voyageur ne consente à déchirer l’enveloppe sur la fatale annonce pressentie.

Ainsi, quand on est Mandiargues, un dandy, l’on fait attendre la mort à la porte. Quand on est un véritable écrivain, obsédé de poésie, on sait aussi lui fausser compagnie. On peut faire cela parce qu’on a à sa disposition bien des charmes et bien des clés. Je l’ai dit et ne crains pas de me répéter : André Pieyre de Mandiargues va bientôt nous renaître comme un soleil levant.

 

Salah Stétié
Ecrivain