Joachim du Bellay

Château de la Turmelière (Maine-et-Loire), vers 1522 - Paris, 1er janvier 1560

Portrait du poète Joachim Du Bellay gravure sur bois d’après une gravure sur cuivre de Léonard Gaultier
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Joachim du Bellay (1522-1560) est né au château de la Turmelière, dans la paroisse de Liré, d’une famille ancienne dont la gloire repose alors sur les cousins germains de son père, Guillaume du Bellay, seigneur de Langey, futur gouverneur du Piémont, le mécène de Rabelais, et Jean du Bellay, futur cardinal, évêque de Paris, diplomate. Mais son père est un gentilhomme de province peu fortuné. La perte de ses parents – il est orphelin à deux ans – le livra « pour son malheur, dit-il, à la volonté d’un frère aîné », tuteur indifférent, de quinze ans plus âgé que lui. Après une enfance négligée et solitaire, il apprend, on ne sait comment, les rudiments du latin qui lui permettent de suivre les cours de droit à l’université de Poitiers un peu avant 1545. Il s’y qualifie assez pour devenir, par la suite, le juriste attitré du clan Du Bellay. Il y découvre aussi les milieux littéraires de la ville, se lie avec Jacques Peletier du Mans, humaniste, médecin, qui devait jouer un rôle décisif dans l’élaboration de la doctrine de la Pléiade. La rencontre de Ronsard, en 1547, est déterminante. Ayant gagné Paris, il le retrouve avec Jean Antoine de Baïf au collège de Coqueret, où il reçoit l’enseignement du principal, l’excellent helléniste Jean Dorat. Ils y mènent une vie prodigieusement studieuse. Joachim, « qui a toujours aimé les bonnes lettres » et la poésie, s’initie au grec, approfondit sa connaissance des Latins, découvre les Italiens, Pétrarque, l’Arioste et les pétrarquistes.

Le groupe de Coqueret et ses amis, ceux que Ronsard, le chef de file, appelle alors « la Brigade », ne peut être qualifié d’école. Mais tous, animés par l’enthousiasme humaniste, se regroupent autour du manifeste collectif signé par Joachim en 1549, La Deffence et illustration de la langue francoyse, qui présente, à peu de chose près, le programme de la Brigade, à laquelle Ronsard donnera, en 1556, le nom plus prestigieux de Pléiade.

Avec l’ardeur de la jeunesse (ils ont entre vingt et trente ans, du Bellay en a vingt-sept), cette avant-garde révolutionnaire veut rompre délibérément avec le passé, c’est-à-dire avec la tradition nationale. Écrit résolument polémique, plaidoyer patriotique, La Deffence apparaît comme une revendication de la dignité du français, capable de rivaliser avec les langues anciennes et aussi avec l’italien. Compilation d’emprunts faits à des devanciers français et aux Italiens, à Sperone Speroni, notamment, l’œuvre vaut par l’accent passionné, par l’intrépidité du ton du pamphlétaire, et annonce, à grand fracas, une autre poésie et d’autres genres. La culture nouvelle a pénétré dans l’aristocratie. La plupart des poètes de la Pléiade sont des nobles, dont le métier des armes est, comme le dira Montaigne, « la forme propre, et seule et essentielle ». Du Bellay, comme Ronsard, avoue qu’il aurait aimé l’exercer. Mais, cadet sans fortune, chétif, souvent malade et atteint de surdité, il a été contraint d’y renoncer. Il se sent d’ailleurs « poussé » vers le métier littéraire, « plustost par nécessité que par élection ». La tentative originale de la Pléiade sera de vouloir montrer que l’activité poétique est aussi noble que la vie militaire, procède de la même « générosité », et donc que s’adonner aux lettres n’est pas déroger à l’état de noblesse : sum Bellaius et poeta, l’épitaphe qu’il a rédigée pour lui-même montre son égale fierté de sa naissance et de son art.

Publiée dix ans après l’édit de Villers-Cotterêts, qui ordonnait de rendre la justice en français, La Deffence témoignait d’une forte conscience de l’unité nationale réalisée autour de la monarchie. L’ambition poétique se confond avec le sentiment patriotique.

La maladie, des soucis matériels divers (affaires de famille mêlées de procès, dont le principal lui est légué, avec la tutelle de son jeune neveu, par la mort de son frère aîné) attristent sa vie. Mais, en 1553, le cardinal du Bellay emmène à Rome son jeune cousin comme secrétaire. Le séjour en Italie (1553-1557) va bouleverser la vie de Joachim en lui offrant des responsabilités, des contacts internationaux, une autre vue de l’histoire et du monde. Il ne faut pas croire que ses fonctions furent aussi humbles qu’il le dit et qu’il est revenu en France aussi pauvre qu’il en était parti. « Procureur et vicaire général du cardinal tant en spirituel qu’en temporel », il a la haute main sur une maison de cent huit personnes et trente-sept chevaux, sur la gestion des finances du cardinal, de ses revenus français, de ses emprunts en Italie, sur la préparation des dossiers de consistoire. Il s’est plaint de tout ce travail, mais ce régime ne lui a pas trop mal réussi puisqu’il n’a jamais autant ni mieux écrit que pendant ces quatre années d’exil.

La publication simultanée de La Deffence et de L’Olive, le premier recueil de sonnets dans la littérature française, offrait au public à la fois la doctrine et sa mise en œuvre. Suivent celles des Vers lyriques (1549), du premier Recueil de poésie (1550), d’une traduction du IVe livre de l’Énéide, puis des XIII sonnets de l’honneste amour, d’inspiration platonicienne. À son retour en France, Joachim rapporte les Antiquités de Rome et le Songe, méditations sur la grandeur et la décadence de la Ville éternelle, les Regrets, « papiers-journaux », où il passe de l’élégie douloureuse, de la plainte de son malheur à la satire de la cour papale corrompue, ses deux chefs-d’œuvre, les Divers Jeux rustiques, et le recueil latin des Poemata. Sa fécondité, dans les dix-huit mois qui séparent son retour de sa mort, est étonnante. En 1558, il achève et fait paraître les œuvres citées, et se met à ses premières œuvres politiques, Discours au roi sur la trêve de l’an 1555, un Hymne au roi sur la prise de Calais et, en 1559, outre diverses pièces de circonstance, la satire du Poète courtisan.

Devenu tout à fait sourd, très malade depuis quelques mois sans avoir cessé de travailler, il meurt le 1er janvier 1560. On lui a souvent donné, parmi les grands poètes du XVIe siècle, la seconde place derrière Ronsard dont l’œuvre a plus d’ampleur et de variété. Mais n’oublions pas que sa vie a été beaucoup plus courte : Ronsard est mort en 1585. La poésie de Du Bellay étonne par la variété de son registre. Insatisfait de lui-même et du monde, il sut être tour à tour élégiaque, pamphlétaire, chantre de l’amour inaccessible, satirique, poète des divertissements savants. Mieux que Ronsard, il nous livre le plus intime de lui-même tout en se montrant un peintre de la réalité sociale plus pénétrant. Peut-être parce que, durant les trente-huit années de sa courte vie, il avait beaucoup souffert.

 

Madeleine Lazard
professeur émérite à l’université Paris III
Sorbonne Nouvelle

 

Source : Recueil des commémorations 2010