Frédéric Chopin

Zelazowa Wola (Pologne), 1er mars (?) 1810 - Paris, 17 octobre 1849

« Ce beau génie est moins un musicien qu’une âme qui se rend sensible et qui se communiquerait par toute espèce de musique, même par de simples accords ». Ainsi Balzac caractérise-t-il Chopin dans Ursule Mirouët (1842).

Une âme qui s’exprimait par le truchement du piano, instrument unique, à peine reconnaissable sous ses doigts – au témoignage des contemporains les mieux placés. Ce clavier mythique, lieu d’une médiation sans égale dans l’histoire de la musique, est comme le point central vers quoi convergent les images de Chopin compositeur et improvisateur, pianiste et pédagogue hors pair. C’est l’adolescent adulé dans les palais varsoviens, le jeune artiste tenant chacun sous le charme de son jeu et « traînant tous les cœurs après soi » ; celui qui prête une oreille grande ouverte, totalement disponible aux chants et danses des provinces polonaises. C’est la figure de l’exilé – qui « fulmine sur son piano », surpris à l’étranger par la nouvelle de la chute de l’insurrection varsovienne devant les troupes russes. C’est aussi « M. Chopin, de Varsovie », totalement inconnu du monde musical parisien, que rend célèbre du jour au lendemain un premier concert dans les salons de Pleyel (25 février 1832) : lui, l’inventeur des Études op. 10, découvreur absolu d’horizons insoupçonnés, qui captive Franz Liszt, retient l’attention de Berlioz et fait rêver Schumann. Connaisseur raffiné en matière de bel canto, ce dandy admirateur de l’art de Bellini est l’âme des salons parisiens et plus encore des réunions intimes. Le compagnon de George Sand, l’ami de Delacroix apparaît comme une réincarnation orphique dans l’ère romantique, qui se mire en lui.

Pratiquement autodidacte au piano (son professeur Żywny était violoniste de métier), Chopin en a tiré une auscultation sonore et technique – tous deux vont de pair – entièrement neuve. Il est l’unique génie musical du XIXe siècle à s’être délibérément concentré sur son instrument, le seul aussi dont le piano ne reflète en rien l’orchestre de son temps, mais tout au plus certains éléments vocaux (Rossini, Bellini), transposés et stylisés. Passé le milieu des années 1830, le compositeur semble faire la sourde oreille au monde contemporain, continuant à s’ancrer dans le contrepoint de Jean-Sébastien Bach, assoupli par l’héritage de Mozart, pour ouvrir des brèches en direction du chromatisme wagnérien ou de l’arabesque debussyste.

Chopin figure par excellence le chantre du sol natal, de la Pologne opprimée (Polonaises), du mal du pays – żal (Mazurkas). Créateur de poèmes pianistiques (Ballades) ou virtuoses (Scherzos), parfois hantés par la mort (Sonate op. 35, dite funèbre), il l’est également de « visions fugitives » (Préludes), d’explorations élégiaques (Nocturnes), hautement lyriques (Barcarolle), voire indéfinissables (Berceuse). Dans le tournoiement brillant ou mélancolique, toujours aristocratique, de ses Valses, « il semble qu’on le voie jeter un coup d’œil de grand artiste sur la foule qui danse, entraînée par son jeu, et penser d’autres choses que ce qu’on danse là » – tel le devinait Robert Schumann.

Un autre grand contemporain, Heinrich Heine, a laissé de Chopin cette esquisse inspirée, pendant littéraire du portrait peint dans le même temps par Delacroix (qui avait fait transporter un piano dans son atelier pour être guidé par les sons de l’improvisation) :

« Chopin est né en Pologne, de parents français, et son éducation a été achevée en Allemagne. Les influences de ces trois nationalités font de lui un ensemble des plus remarquables. Il s’est approprié les meilleures qualités qui distinguent les trois peuples. La Pologne lui a donné son sentiment chevaleresque et sa souffrance historique ; la France, sa facile élégance et sa grâce ; l’Allemagne, sa profondeur rêveuse… ; mais la nature lui donna une figure élancée, coquette, un peu maladive, le plus noble cœur et le génie. Il faut certainement accorder à Chopin le génie dans toute l’acception du mot. Il n’est pas seulement virtuose, mais bien poète aussi : il peut nous révéler la poésie qui vit dans son âme ; c’est un musicien poète, et rien n’est comparable à la jouissance qu’il nous procure quand il improvise sur le piano. Il n’est en ce moment ni Polonais, ni Français, ni Allemand, il trahit une plus haute origine : il vient du pays de Mozart, de Raphaël, de Goethe ; sa patrie véritable est le pays de poésie » (Revue et Gazette musicale de Paris, 4 février 1838).

Aristocratique par essence, la musique de Chopin a rencontré de toujours une vaste audience. Tout en plongeant racine largement dans le sol polonais, elle n’en concerne pas moins les peuples du monde. Ce ne sont là des paradoxes qu’en apparence. Tour à tour épique, lyrique, dramatique, élégiaque ou simplement joueuse et séduisante, éternellement juvénile, l’œuvre de Chopin dépasse depuis longtemps les contingences ethnologiques et sociologiques à la faveur de son universalité. Fleuron artistique de la culture polono-française, elle n’en est pas moins partie intégrante du patrimoine de l’humanité. Au lendemain d’un de ses rares concerts parisiens (1841), Chopin recevait l’hommage épistolaire d’un admirateur, le marquis Astolphe de Custine : « Quand je vous écoute, je me crois toujours seul avec vous ». Tel demeure, entre autres, l’un des privilèges de cette musique qui, à chaque instant, s’adresse à chaque individu – et le transcende.

 

Jean-Jacques Eigeldinger
professeur honoraire de l’université de Genève

 

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