Frantz Fanon

Fort-de-France (Martinique), 20 juillet 1925 Washington, 6 décembre 1961

Le tiers-monde a connu un certain nombre de personnalités exemplaires. Frantz Fanon est l’une d’elles. Ses implications successives sont emblématiques de l’époque. Elles lui assurent, tout comme ses écrits, qui en sont comme une traduction analysée, structurée et argumentée, une actualité incontournable aujourd’hui même, dans le contexte postcolonial.

 

Né en 1925 à Fort-de-France, à la Martinique, l’une des « vieilles colonies » françaises, l’adolescent, noir, est issu de la petite-moyenne bourgeoisie locale.

 

Un séjour en France lui révèle la réalité du statut de « nègre » dans une société où l’Européen, le blanc, est le maître. Cette situation suscite, chez l’étudiant antillais, non la révolte, mais une fuite en avant, le refus d’une négritude à laquelle on veut l’assigner. Fanon prépare l’ouvrage qui rendra compte de cette dualité schizophrénique du « nègre-blanc », mais également, ultérieurement, de l’intellectuel progressiste en déséquilibre entre sa position sociale et le sens qu’il entend donner au monde. Peau noire, masques blancs reçoit un accueil chaleureux de la part de l’intelligentsia parisienne. Une carrière scientifique, voire littéraire, s’ouvre devant le jeune diplômé de l’école de médecine. L’ambiguïté même de cette reconnaissance, qui s’attache plus à l’écrit qu’à la déchirure ontologique du « nègre blanc », s’appelle une rupture. Le projet de Fanon n’est pas seulement clinique, mais il relève fondamentalement d’une vision socio-anthropologique du devenir de l’homme.

 

Médecin-chef, en 1953, à l’hôpital de Blida, en Algérie, l’Antillais s’associe progressivement au mouvement de lutte contre le colonialisme. La situation devenant intenable, Fanon démissionne de ses fonctions. Ayant rejoint Tunis, le psychiatre se veut désormais militant anti--colonialiste. Délégué par le gouvernement provisoire de la République algérienne aux conférences panafricaines, journaliste au Moudjahid, organe du Front de Libération National algérien, il publie, en 1959, L’An V de la révolution algérienne, sociologie d’une révolution. Dans cet ouvrage, il articule les effets des processus de libération sur les pratiques et les représentations traditionnelles : redéfinition du rôle de la femme, impact des médias, émergence d’une conscience nationale... Il participe aux Congrès des écrivains et des artistes noirs et remet en question ce qui, un temps, avait pu l’interpeller : la négritude. Une existence épuisante aura rapidement raison de sa santé. Les Damnés de la terre, reprend les thèses sur la violence en les restituant dans le contexte du tiers-monde. Il affirme le rôle déterminant de la paysannerie, classe dominante des sociétés considérées, et porte des critiques acerbes contre la montée des bour-geoisies nationales aux lendemains des indépendances. Somme de ses réflexions, cet ouvrage paraît quelques semaines avant sa mort, alors qu’il n’a que trente-six ans.

 

Pierre Bouvier
professeur émérite à l’université Paris X-Nanterre