Maurice Tourneur

Paris, 2 février 1873 - Paris, 4 août 1961

Ce n’était pas son vrai nom, mais seulement un pseudonyme, ingénieusement choisi pour un cinéaste du temps des caméras à manivelle. Né Maurice Thomas, cet ancien élève des Beaux-Arts, après avoir travaillé avec Rodin et Puvis de Chavannes était devenu -dessinateur et décorateur de théâtre, ce qui l’avait conduit chez Antoine, à l’Odéon. Il y fut successivement régisseur et acteur, avant de passer au tout nouveau cinématographe, d’abord comme comédien puis réalisateur de films. Sa première réalisation, Le Friquet (1912) d’après un roman de Gyp fut suivie d’une quinzaine d’autres en tous genres, de Courteline (Les Gaîtés de l’escadron, 1913) à Dumas (La Dame de Monsoreau, id.), et de Gaboriau (Monsieur Lecoq, 1914) à Gaston Leroux (Le Mystère de la chambre jaune, id.). En 1914, la Société Éclair qui l’employait, l’envoya aux États-Unis, dans sa filiale de Fort Lee au New-Jersey, important centre cinémato-graphique français de la côte est.

 

Ainsi commençait sa carrière américaine, qui dura jusqu’en 1927. Dès 1918, un référendum le sacrait parmi les grands cinéastes américains, aux côtés de Griffith et De Mille. En 1917, passé chez Paramount il s’installait à Hollywood. Ce fut le début d’une œuvre ambitieuse, avec Trilby (1915) d’après un roman de George Du Maurier puis Maison de poupée (1918) d’après Ibsen et son premier chef-d’œuvre L’Oiseau bleu (1918) d’après Maeterlinck, dont les décors féeriques (dans le style des Ballets russes) dus au peintre français André Ibels firent sensation. Après Une Victoire (1918), vint L’Ile au Trésor (1920), qui consacra la réputation d’artiste de Tourneur. Confirmée par une vingtaine de titres, cette réputation dura jusqu’à son retour en France en 1926. Après un film à Berlin, Le Navire des hommes perdus (1927), il retrouva le chemin des studios parisiens pour son dernier film muet, L’Équipage (1928), d’après Joseph Kessel. Certains milieux patriotes cherchèrent alors une mauvaise querelle à Tourneur pour n’avoir pas regagné la France en 1914 et avoir pris la nationalité américaine en 1922.

 

La polémique s’éteignit vite et le cinéaste poursuivit sa carrière dans un cinéma désormais parlant. Il tourna beaucoup durant la décennie 1930-1940, seize films exactement. On y trouve de tout, du meilleur et du moins bon. Parmi les temps forts, il faut retenir Justin de Marseille (1935), histoire de truands marseillais due à Carlo Rim, Koenigsmark (1935), adaptation du roman de Pierre Benoît avec Pierre Fresnay, Avec le sourire (1936) amusant scénario de Louis Verneuil et Volpone (1940), brillante transposition de la pièce de Ben Jonson par Jules Romains, avec une affiche de qualité (Louis Jouvet, Charles Dullin, Harry Baur).

 

Après l’armistice, l’activité de Tourneur ne se ralentit pas : cinq films entre 1941 et 1943. L’un est un chef-d’œuvre, sans doute son meilleur film, c’est La Main du diable (1942), conte fantastique inspiré de Nerval, avec Pierre Fresnay. Cécile est morte (1943) d’après Simenon est un bon Maigret et Le Val d’enfer (1943) un curieux drame provençal. On peut oublier les autres, tout en reconnaissant des qualités à Impasse des Deux Anges (1948), son ultime réalisation. En 1949, victime d’un accident, Tourneur était amputé d’une jambe et cessait toute activité cinématographique. Il passa ses dernières années à traduire des policiers américains pour la « Série noire » et mourut en 1961. Il était le père du cinéaste Jacques Tourneur (1904-1977).

 

Philippe d’Hugues
ancien administrateur général du Palais de Tokyo
historien du cinéma