Pierre Mignard

Troyes, 17 (?) novembre 1612 - Paris, 30 mai 1695

Pierre Mignard*, qu’on appellerait un jour le Romain et qui allait être un des artistes les plus importants du Grand siècle, fut baptisé à Troyes, dans l’église Saint-Jean-au-Marché, le 17 novembre 1612. La famille paraît modeste, sinon pauvre : un milieu d’artisans. Une pseudo-généalogie anglaise et nobiliaire sera forgée plus tard par l’abbé de Monville dans sa Vie de Pierre Mignard premier peintre du roy, parue à Paris en 1730 : ce livre à la méthode étonnamment novatrice marque une date puisqu’il s’agit de la première monographie jamais publiée sur un artiste français. Écrivant sous la dictée de Catherine, fille du peintre – devenue entretemps comtesse de Feuquières ! – Monville fait de l’anoblissement de Mignard par Louis XIV (1687) un simple rattrapage, tout en masquant de couleurs aristocratiques la forte implication de la famille dans les troubles de la Ligue. Nulle trace en tout cas, dans la lignée familiale, d’un métier d’art qui y aurait été exercé par tradition, comme c’est si souvent le cas dans les dynasties d’artistes de l’Ancien Régime.

Mais au-delà du cercle familial la ville natale offre, au début du XVIIe siècle, un environnement exceptionnel. Le « beau seizième siècle » renaissant a été à Troyes fécond et brillant. Une fois passées les Guerres de Religion, l’élan constructeur a repris sans faiblir et les artistes sont là pour répondre à la demande de peintures, de sculptures, de vitraux. Au fil des années, Troyes jouera de plus en plus le rôle d’un vivier de grands créateurs, non seulement pour Paris et Versailles – c’est le cas des peintres Jacques de Létin et Nicolas Baudesson et du sculpteur François Girardon – mais aussi pour l’Italie elle-même, aussi bien à Venise (avec les Cochin) qu’à Modène (avec Jean Boulanger, Premier peintre des ducs). Pierre Mignard maintiendra toujours ses liens avec ses compatriotes. Il n’oubliera rien de l’extraordinaire patrimoine et des traditions artistiques de la capitale de la Champagne.

Dans sa carrière de peintre, il est précédé par son frère aîné Nicolas (1606-1668), dit plus tard d’Avignon, qui sera lui aussi un créateur de tout premier plan, longtemps fixé en Provence avant d’être actif à Paris, sur les chantiers royaux. Premier exemple et premières leçons, sans doute ineffaçables. Deux toiles retrouvées – fort maladroites – montrent en tout cas que le jeune Pierre, tout juste débutant, avait entre les mains le matériel d’un peintre professionnel. Cette formation troyenne primitive va vite s’élargir. D’abord à Bourges, chez le fameux Jean Boucher dont l’atelier est ouvert aux vents du large : on y dessine le nu féminin et Boucher lui-même se rend régulièrement à Rome, capitale européenne des arts. Puis à Fontainebleau, où le château, ses décors et ses collections sont comme un abrégé des merveilles de l’Italie et une école ouverte aux jeunes artistes. Enfin, à partir de 1630, c’est l’atelier de Simon Vouet, chef de file incontesté, pour toute une génération, de la peinture parisienne. Mignard en est l’étoile montante. Mais l’arrivée à Paris des tableaux rassemblés en Italie par le maréchal de Créquy (1634) le décide à partir à son tour pour Rome. Il va y rester plus de vingt ans.

Sa voie est désormais tracée. Dans le milieu romain, cosmopolite et ouvert, le jeune peintre multiplie d’abord les expériences (jalonnées de quelques chefs-d’œuvre). Mais assez vite, et sans renier les divers acquis de sa formation, il opte pour le grand classicisme inauguré par Raphaël puis relayé par les Carrache et leurs brillants disciples. Ce choix scelle ne varietur son évolution. Reconnu à Rome comme un des principaux champions de ce courant, Mignard accumule les succès publics : sa fresque d’une Annonciation à Saint-Charles-aux-Quatre-Fontaines (détruite) est louée par Borromini, son Saint Charles Borromée (récemment acquis par le musée de Caen) est le tableau religieux du XVIIe siècle français le plus souvent reproduit par l’estampe, et ses trois Vierges à l’Enfant gravées par François de Poilly sont célèbres dans toute l’Europe sous le nom de « Mignardes ». Rappelé par le roi, c’est un artiste majeur qui retrouve Paris en 1658.

Il y prend sans difficulté le premier rang. Connaisseur hors pair, le Romain a la confiance de Mazarin, insatiable collectionneur d’art italien ! Il peint la famille royale tout en ayant la clientèle de l’aristocratie, dont il décore les hôtels. Mais il se heurte bientôt à l’ambition d’un homme plus jeune, Charles Le Brun, que Colbert a placé à la tête de l’Académie royale de peinture et de sculpture pour en faire un nouvel instrument de sa politique. Mignard se tient à l’écart de l’institution. Son image en restera durablement brouillée, aux yeux d’une certaine historiographie, mais il n’en multiplie pas moins les entreprises prestigieuses. Interlocuteur privilégié du Bernin lors de son fameux séjour à Paris (1665), il achève l’année suivante la « gloire » du Val-de-Grâce à laquelle Molière, son ami très proche, consacrera tout un poème (cette immense fresque est le seul des ses chefs-d’œuvre, dans le domaine capital du grand décor, qui ait été conservé). Décidément « incontournable », il réalise à la demande de Colbert lui-même des portraits de Louis XIV et le décor d’une chapelle à Saint-Eustache. Enfin, à partir de 1677, il peint pour Monsieur, frère du roi, au château de Saint-Cloud (détruit en 1870), deux salons et surtout la galerie d’Apollon qui servira immédiatement de modèle pour la Grande galerie de Versailles. L’année 1683, qui voit la mort de Colbert, est un tournant : la surintendance des Bâtiments du roi passe à son rival Louvois et Mignard joue dès lors un rôle déterminant dans les affaires artistiques, sans attendre de succéder officiellement à Le Brun dans ses diverses fonctions. Non content de peindre à Versailles, dans l’Appartement du roi, la Petite galerie et les deux salons qui en sont le joyau (hélas ! détruit au XVIIIe siècle), il prend en mains les campagnes de sculptures pour le parc, les acquisitions des collections royales, les commandes des Gobelins... L’héritage de Le Brun – charge de Premier peintre du roi, direction de l’Académie, etc. – qui lui échoit en 1690, n’est que la reconnaissance de cette autorité, et le vieil artiste enchaîne jusqu’à son dernier souffle réalisations et projets.

La création de Mignard se prête mal aux analyses simplificatrices. Ce mainteneur de la grande tradition italienne semble ouvrir la voie, dans ses dernières œuvres, à l’art détendu du premier XVIIIe siècle. Ce « Romain » rappelle dans ses signatures – Trecensis – ses origines troyennes, et c’est pour l’église où il a été baptisé qu’il peint, en 1667, un Baptême du Christ qui est une de ses principales réussites. Classique imprévisible, il admire tel ou tel primitif et collectionne les dessins de Dürer. Cette agilité d’esprit, cette souplesse ondoyante, justifient la sympathie que lui accordent à la fois les théoriciens de son temps (Dufresnoy, son camarade, son alter ego, mais aussi Bosse ou Félibien) et les écrivains, de Molière à Mme de La Fayette et à La Rochefoucauld.

 

Jean-Claude Boyer
chargé de recherche au CNRS
ancien responsable de l’histoire de l’art à l’Académie de France à Rome

 

* Cf. Célébrations nationales 1995, p. 58.