Aristide Briand

Nantes, 28 mars 1862 - Paris, 7 mars 1932

Que reste-t-il d’Aristide Briand en dehors de dizaines de rues et de places à son nom dans nombre de communes de France et du monument placé sur les grilles du quai d’Orsay ? Pour beaucoup de nos contemporains, rien ; pour quelques-uns surnage l’image exacte d’un orateur hors de pair, et d’un pacifiste idéaliste, ce qui est faux. En fait, l’œuvre d’Aristide Briand, vingt fois ministre et onze fois président du Conseil, est vaste et comprend aussi bien la première loi sur les retraites en France votée en 1910 que l’initiative de la loi sur les trois ans de service militaire en 1913.

Deux points constituent cependant l’essentiel de son action : la loi de séparation de l’Église et de l’État et la première tentative de réconciliation franco-allemande, prélude à une construction européenne chère à son cœur.

Rien ne prédisposait Aristide Briand à devenir le rapporteur et, en fait, le père de ce qui allait être la loi de Séparation. Né le 28 mars 1862 à Nantes, ce fils de cabaretier a connu une jeunesse pauvre et a pu, grâce à une bourse, poursuivre des études qui l’ont conduit au baccalauréat puis à la licence en droit. Élevé à Saint-Nazaire où ses parents se sont installés, il devient rapidement militant socialiste et participe au lancement de petits journaux locaux d’extrême-gauche. Il devient l’ami de Fernand Pelloutier et promeut avec lui l’idée de la grève générale. Gagnant péniblement sa vie comme journaliste, clerc de notaire puis avocat, il mène une vie de bohème et connaît des amours agitées qui lui valent notamment un procès pour adultère qui a failli briser sa carrière. Attiré très tôt par la politique, Briand est battu aux élections législatives de 1889, de 1893 et 1898. À Paris, il écrit des articles dans des journaux de gauche comme La Lanterne ou La Petite République. Il rejoint le Parti Socialiste Français, où Jean Jaurès le remarque pour son habileté tactique et ses dons oratoires. Dans l’affrontement très vif qui oppose le bloc des gauches à la droite antidreyfusarde, il est enfin élu député en 1902 à Saint-Étienne.

En 1904, une crise éclate entre le gouvernement français, présidé par Émile Combes, et le Vatican car le président du Conseil, qui refuse la présence de congrégations en France – alors qu’il les accepte outre-mer – n’admet pas que le Pape juge des évêques pour des motifs disciplinaires, la France vivant depuis 1801 sous un régime de concordat. La situation s’envenime et aboutit à la rupture des relations diplomatiques entre la France et le Vatican. La commission qui devait proposer un projet sur la séparation de l’Église et de l’État est relancée, avec Briand comme rapporteur, en l’absence cependant des députés radicaux car Émile Combes ne souhaite guère cette séparation, désireux qu’il est de contrôler les agissements de l’Église.

Briand propose alors un texte de loi qui en termine avec la rémunération par l’État des ministres du culte tout en laissant aux Églises la propriété de leurs biens et des édifices religieux. Si les protestants et les juifs acceptent sans difficulté majeure cette séparation, l’Église catholique, conduite par Pie X, refuse tout accommodement malgré les tentatives des catholiques modérés.

Dans les débats qui vont durer toute l’année 1905 à l’Assemblée et au Sénat, Aristide Briand fait preuve d’une grande habileté. Il fait valoir aux catholiques que son projet respecte l’Église et ses règles de fonctionnement, alors que l’extrême-gauche laïcarde voudrait créer des associations cultuelles départementales et que certains députés radicaux ou socialistes aimeraient instaurer des fêtes civiques dans les églises. À la gauche laïque, Briand montre au contraire que son projet de loi assure l’essentiel et met fin à toutes les interférences institutionnelles des Églises dans la vie publique. Avec l’aide de Jaurès, et parfois contre l’avis de Georges Clemenceau, il finit par l’emporter malgré le rejet de tout accord, ce qui conduit l’Église à perdre presque tous ses biens immobiliers. Ce n’est qu’en 1924 que Pie XI accepte de reconnaître réellement la Séparation. Aujourd’hui encore cette loi, fondatrice de la République avec les grands textes de 1881 sur l’école publique et la liberté de la presse, et de 1901 sur la liberté des associations, continue à régir les rapports entre les cultes et l’État (sauf en Alsace-Lorraine, territoire allemand en 1905, où le concordat de 1801 continue à s’appliquer). Briand est le principal auteur de ce texte qui a lancé sa carrière politique.

En 1905, Aristide Briand quitte la SFIO naissante en raison de son désaccord avec les idées de Jules Guesde et du refus de Jaurès de le voir entrer au gouvernement. Devenu ministre de l’Instruction Publique et des Cultes dans les gouvernements Sarrien (1906) et Clemenceau (1906-1909), puis Garde des sceaux (1907), Aristide Briand obtient la présidence du Conseil en 1909, ce qui l’amène à s’intéresser aux affaires extérieures. À nouveau président du Conseil en 1913 puis ministre dans les premiers gouvernements de guerre, il redevient président du Conseil en 1915. En fonction au moment de la bataille de Verdun, il fait débarquer à Salonique l’embryon de la future armée d’Orient, obtient en 1916 l’entrée de la Roumanie dans le conflit et réussit à se séparer en 1917 de Joffre devenu immobiliste. En mars 1917 il quitte le pouvoir et participe à une tentative de paix avortée avec l’Allemagne. Il s’attire les foudres de Clemenceau qui refuse de lui confier tout rôle et ne l’associe pas aux négociations du traité de Versailles.

Redevenu président du Conseil en 1921, Briand renoue les relations diplomatiques avec le Vatican et se montre sévère envers l’Allemagne en refusant toute concession importante sur les réparations. En 1922 il est sur le point d’aboutir à un traité d’alliance avec le Royaume-Uni, ce que le président de la République Alexandre Millerand, préoccupé par la lutte antibolchevique et désireux d’affirmer son pouvoir, refuse. À partir de 1924, devenu ministre des Affaires étrangères du « cartel des gauches », Briand va changer de politique et tenter de faire revenir l’Allemagne dans le concert européen, à condition qu’elle reconnaisse les acquis du traité de Versailles, au moins à l’ouest du continent. Cela aboutit aux accords de Locarno en 1925 et à l’entrée de l’Allemagne dans la Société des Nations en 1926. Cette politique de paix, symbolisée par le pacte Briand-Kellog de 1928, pouvait réussir en raison de la prospérité économique retrouvée du Reich et de la présence d’un interlocuteur allemand nationaliste mais pragmatique, Gustav Stresemann. En 1929 tout s’effondre avec le krach de Wall Street et la mort de Stresemann. Briand se rend compte que les nuages s’accumulent mais veut croire que le pire peut être évité par la mise en place d’une politique de construction européenne. Le nationalisme ambiant ne lui permet pas d’aller au-delà des bonnes intentions, et c’est désespéré qu’il meurt en mars 1932.

Beaucoup de pacifistes des années 1930 se sont réclamés de Briand dont la politique était marquée en fait par le réalisme : « Je fais la politique de notre natalité » disait-il et il votait toujours les crédits militaires. Il laisse dans notre histoire une œuvre essentielle parfois faussée par des jugements hâtifs sur son pacifisme. Briand était un homme de paix (Prix Nobel de la Paix en 1926) mais pas de capitulation.

 

Gérard Unger
historien, président directeur général de Métrobus

 

 

Archives et documentation

Les mandats d'Aristide Briand à l'assemblée nationale