Louis Le Vau

Paris, 1612 - Paris, 11 octobre 1670

La perte des registres paroissiaux parisiens, disparus dans les incendies de la Commune en 1871, a sans doute interdit à jamais d’avoir la confirmation des date et lieu de naissance de Louis Le Vau*. Ce n’est que par déduction, à partir de l’année de sa majorité professionnelle, 1637, et de la notice de son décès, le 11 octobre 1670 à l’âge de cinquante-huit ans, que l’on peut avancer qu’il vit le jour en 1612, vraisemblablement à Paris, où sa famille était établie. C’est là en tout cas qu’il passa sa jeunesse, dans la paroisse Saint-Jean-en-Grève, qui était depuis le Moyen Âge le quartier traditionnel de la maçonnerie parisienne. La connaissance, même approximative, de cette origine est décisive pour la compréhension de la carrière et de l’œuvre de celui qui s’imposa bientôt comme l’un des architectes les plus brillants et productifs de l’Ancien Régime.

Du point de vue chronologique, la naissance de Le Vau* pendant la régence de Marie de Médicis plaçait celui-ci en décalage avec la génération des futurs artistes du règne de Louis XIII, celle des Lemercier (1585), Vouet (1590), Le Muet (1591), Sarazin (1592) ou même Mansart (1598), qui grandirent tous sous Henri IV et connurent le crépuscule de la Renaissance tardive. Le Vau vint significativement au monde l’année où fut inaugurée la place Royale, qui lançait le quartier neuf du Marais et l’essor de l’urbanisme parisien, et celle également où fut engagé le projet de construction du palais du Luxembourg, œuvre-clé de la refondation de l’architecture classique française par Salomon de Brosse. Enfant de Paris au temps de Louis XIII, Le Vau n’entra certes pas dans la carrière d’architecture par la grande porte. C’est d’abord au côté de son père, un simple tailleur de pierre, qu’il découvrit les rudiments de son art, parmi les gens de métiers et les entrepreneurs qui étaient les premiers acteurs de l’essor de la construction parisienne contemporaine.

Cette formation pragmatique et peu savante, mais imbue du goût de la nouveauté, éclaire toute la première partie de l’activité de Le Vau, dédiée à la clientèle privée parisienne. Sa première réalisation connue, l’hôtel Bautru en 1634, témoignait déjà d’une grande sensibilité aux questions d’aménagements et de distribution intérieurs, présentant, sous un décor d’architecture pourtant très daté, les plus récents développements de l’hôtel particulier, avec un escalier de pierre à vide central en position latérale, un grand appartement entre cour et jardin et une galerie peinte en retour le long du parterre, mais aussi des raffinements rares à cette date, comme un balcon à garde-corps de fer ou une chambre à alcôve. Dans les années suivantes, le vaste chantier de l’île Saint-Louis fut pour Le Vau le véritable laboratoire où il développa ses conceptions novatrices. De ces années si fécondes, la plupart de ses réalisations majeures ont disparu, comme les hôtels Hesselin (1640-1642) ou Tambonneau (1642-1644), mais l’hôtel Lambert (1639-1644), qui subsiste sur le quai d’Anjou, constitue le précieux témoin de l’équilibre délicat alors atteint, entre des élévations rigoureuses inspirées du classicisme palladien, et la plus totale liberté dans l’agencement du plan, des espaces extérieurs et des volumes intérieurs, au profit de maîtres de l’ouvrage fastueux et avides d’originalité.

La réputation acquise auprès des particuliers de la ville au début des années 1640 se commua bientôt en véritable effet de mode, attirant à Le Vau de multiples commandes, qui étaient souvent d’ampleur limitée, mais lui ouvrirent les portes de la Cour. C’est grâce à des clients comme la marquise de Senecey (1644-1646), le surintendant de Nouveau (16461648) ou les maréchaux d’Aumont et de Gramont (1649-1650), tous intimes d’Anne d’Autriche et de Mazarin, qu’il put entrer au service du roi à la fin de la Fronde. Ses premiers travaux au Louvre ou à Fontainebleau (1652-1654), furent d’abord des aménagements intérieurs et décoratifs, mais dès l’été 1654, Mazarin lui confia la conception du château neuf de Vincennes, qui fut sa première intervention monumentale dans une maison royale. À la fin de la même année, il dirigea au Louvre la construction du nouveau pavillon du Dôme (1654-1655), qui l’imposa dès l’âge de quarante-deux ans comme le successeur de Jacques Lemercier dans la prestigieuse charge de premier architecte du roi.

La décennie 1650 fut indéniablement la plus faste de sa carrière. Auréolé de son emploi auprès du roi, Le Vau continua à travailler pour une clientèle privée, désormais exclusivement composée de ministres ou des premiers officiers des finances. Suivant l’exemple de Mazarin, l’intendant Hervart, le surintendant Servien, son neveu le diplomate de Lionne et, surtout, le surintendant Fouquet, le sollicitèrent à titre privé, pour des travaux toujours plus grandioses. Le château de Vaux-le-Vicomte, qu’il conçut et construisit de 1655 à 1661, traduit, au même titre que l’hôtel Lambert à la période précédente, le parfait accomplissement d’une conception artistique adaptée à une commande extraordinaire, en consacrant l’entrée spectaculaire du château à salon central dans le répertoire formel européen.

En 1661, la disparition de Mazarin, suivie de la chute de Fouquet et de l’affirmation progressive de l’autorité de Colbert, vinrent certes affaiblir la position éminente tenue par le premier architecte au sein des Bâtiments du roi. Malgré leur caractère sans doute humiliant, les remises en cause et la concurrence exacerbée connues par Le Vau pendant ses dernières années ne furent pas pour lui le signe d’un déclin, mais au contraire l’occasion d’un ultime épanouissement de son art. Menés de front, les projets du collège des Quatre-Nations (1662-1670), des Tuileries (1664-1666) et du Louvre (1659-1668) furent autant de jalons décisifs dans l’élaboration du « grand genre » français, tandis qu’à Versailles, par son œuvre dans les jardins, la ville et le château (1661-1670), Le Vau posa le cadre architectural du règne personnel de Louis XIV.

 

Alexandre Cojannot
archiviste paléographe
conservateur du patrimoine
professeur des universités

 

* Célébrations nationales 2006