Le Bain turc d'Ingres

1862

L’apparition du Bain turc, à la rétrospective consacrée à Ingres* au sein du Salon d’Automne de 1905, constitua un véritable événement : alors parfaitement inédit, il se révéla comme la peinture de nu la plus élaborée de son auteur. Et nul ne s’y trompa : il s’agissait évidemment là d’un tableau majeur de l’artiste. Picasso en subit d’ailleurs un choc si profond qu’il y trouva l’une des sources principales de cet autre monument artistique que sont ses Demoiselles d’Avignon de 1907.

Si évidentes, si essentielles dans notre paysage artistique, ces indolentes nudités n’ont pourtant pas été créées dans la simplicité. Commencée vers 1818 comme une répétition réduite de La Baigneuse Valpinçon de 1808 (aujourd’hui au Louvre), puis plus tard par deux fois agrandie, la toile fut acquise en 1859 par le prince Napoléon, cousin de Napoléon III, mais aussitôt rendue à l’artiste en échange de son Autoportrait de jeunesse. Une célèbre photographie de Charles Marville témoigne du format carré que Le Bain turc avait alors ; un second cliché, de l’année suivante, indique qu’Ingres en avait renforcé l’érotisme par l’ajout de bijoux, de fleurs et d’un miroir, détails qui disparurent lors d’une dernière et radicale métamorphose, le peintre optant finalement pour le format circulaire que nous lui connaissons.

Quelques jours seulement avant la mort d’Ingres, l’œuvre lui fut achetée par Khalil Bey, un singulier ambassadeur turc en poste à Londres : très amateur de peintures érotiques, il posséda, en particulier, la fameuse Origine du monde de Courbet. Mais ses tableaux furent dispersés aux enchères dès 1868, et Le Bain turc disparut successivement dans plusieurs collections, fort éloignées du monde ingriste. Son dernier propriétaire privé fut le marchand Georges Petit, qui en proposa l’acquisition au Louvre. Mais le musée hésita pendant plusieurs années, avant de demander à la toute récente Société des Amis du Louvre d’en faire l’achat, pour éviter son départ vers un musée munichois. C’était en 1911, il y a donc tout juste un siècle.

Visiblement inspiré par un célèbre roman épistolaire publié par Lady Montagu au XVIIIe siècle – dont Ingres a recopié de longs passages dans ses carnets –, Le Bain turc se singularise par la méthode employée, étant essentiellement réalisé à partir d’œuvres ou d’études déjà existantes, et surtout avec l’aide insolite d’un ensemble de gravures anglaises, directement mises au carreau, conservé au musée de Montauban. Il existe donc très peu de dessins pour cette composition. On savourera cette étrangeté supplémentaire, venant d’un tel maître, qui ne savait créer qu’un crayon à la main...

 

Georges Vigne
conservateur en chef du patrimoine

 

Cf. Célébrations nationales 2008