Inauguration de la place Royale (place des Vosges) à Paris

avril 1612

Par sa renommée touristique, le prix de son mètre carré et les célébrités du monde politique, culturel et mondain qui l’habitent, la place des Vosges* appartient aux « beaux quartiers » de la capitale, et participe d’évidence de son image patrimoniale. Il est donc difficile d’imaginer ce qu’elle était il y a encore un demi-siècle, quand le Marais fut sauvé in extremis de la tabula rasa : un endroit mal habité, un peu déclassé et oublié, dont témoignent avec éloquence les héliogravures des livres sur le vieux Paris des années 1950. Classée parmi les Monuments historiques le 26 octobre 1954, la place actuelle doit sa parure éclatante à cinquante ans de restaurations, conduites depuis 1965 dans le cadre du « secteur sauvegardé » du Marais.

 

Ainsi, la place d’aujourd’hui est plus proche de ce qu’elle était avant 1789 : un endroit de haute sociabilité aristocratique, sorte de petite capitale d’un quartier qui avait été lui-même le cœur du beau Paris de l’Ancien Régime. Ce moment fut particulièrement important dans les années 1630-1660, quand tout le « siècle de Louis XIII » s’y donnait rendez-vous, et que Corneille pouvait baptiser une de ses pièces La place Royale sans qu’il soit jamais question de l’endroit… Un beau tableau anonyme du musée Carnavalet en témoigne éloquemment.

 

Ce fascinant mouvement de balancier, qui a suivi celui du Marais mais dans un espace concentré, a dissimulé trop longtemps l’existence d’une autre place des Vosges : celle de l’origine, correspondant au projet d’Henri IV et qui ne dura qu’un court moment, si court qu’il fallut attendre les progrès de l’historiographie récente pour en saisir toute l’importance.

 

La passion d’Henri IV pour la bâtisse, conjuguée à l’habile politique économique conduite par Sully, devait amener dans le paysage de Paris de « grands travaux ». Ceux-ci concernent l’image royale dans Paris (réunion du Louvre et des Tuileries ; statue en bronze du roi dans la Cité), des travaux d’édilité (achèvement du Pont Neuf et de l’Hôtel de Ville, dans la continuité des chantiers des Valois), enfin un ambitieux projet de places à programme. Marqués par une architecture régulière, trois espaces devaient transformer la capitale : une place dédiée aux orfèvres (place Dauphine, dans la Cité), une place administrative, bordée d’édifices publics (place de France, au nord du Marais, non réalisée), enfin une place marchande adossée à une manufacture : la place Royale.

 

En 1604, en effet, dans le cadre d’une politique pré-colbertienne, le roi avait décidé l’implantation d’une manufacture de drap de soie et or, façon de Milan, érigée sur le côté nord de l’actuelle place. Celle-ci, dotée d’un moulin rue des Tournelles, fonctionnait avec quelques ouvriers italiens, débauchés dans le cadre d’une sorte d’espionnage industriel avant la lettre. L’édifice possédait une architecture soignée, en brique et pierre. L’année suivante, le roi et Sully, alors Grand voyer, décidaient de lotir le restant du terrain, provenant de l’ancien palais des Tournelles rasé sous Charles IX, au profit cette fois d’une place carrée (soit 127 x 140 m), bordée sur trois côtés de pavillons uniformes, en brique et pierre et couverts d’ardoises. Destinés aux bourgeois et artisans du drap, ces pavillons disposaient, au rez-de-chaussée, d’une galerie sur laquelle devaient ouvrir des boutiques. Un seul pavillon était d’une architecture différente : placé au centre du côté sud, il servait de porte d’entrée depuis la rue Saint-Antoine. Plus haut et bâti sur un rythme impair et non pair comme les pavillons, signe de leur caractère bourgeois, ce pavillon royal, dit plus tard « du roi », resta la propriété de la Couronne jusqu’à la Révolution. Enfin, le centre de la nouvelle place devait rester libre, et son terre-plein servir de promenade urbaine aux Parisiens, qui en étaient alors dépourvus.

 

On ignore quel architecte a dessiné cette place, comme presque tous les chantiers de cette période, et cet irritant anonymat a sans doute été voulu : c’est Henri IV qui est le véritable père de la place Royale. La qualité du dessin des façades, ainsi que leurs matériaux (la brique est, comme la pierre et l’ardoise, coûteuse), témoignent d’ailleurs en faveur du caractère royal du projet.

 

Fier de cette réalisation, qui mettait en valeur « sa » manufacture, Henri IV commit cependant une erreur : faute d’argent, les pavillons furent bâtis par des intermédiaires privés, auxquels on fit don des terrains. La beauté de l’ensemble, comme le vaste espace créé dans une ville très dense, amena ces 24 investisseurs à préférer s’installer eux-mêmes, ou louer à de grands personnages. Ainsi s’amorça le détournement des pavillons, qui devinrent, au prix de grands travaux, des hôtels particuliers aux décors raffinés. La manufacture elle-même fut supprimée du vivant du roi, en 1607, et un quatrième côté de pavillons érigé ; le dédoublement du pavillon royal par un pseudo « pavillon de la reine » acheva de ruiner la symbolique subtile du projet primitif. Le temps de la place noble commençait. Le carrousel qui se déroula à l’occasion des fiançailles du jeune Louis XIII et de l’infante Anna, fille de Philippe III d’Espagne, les 15, 16 et 17 avril 1612, marqua donc l’inauguration de la place, en même temps que la fin du projet du bon roi Henri.

 

L’étape ultime de cette métamorphose fut l’aristocratisation de l’espace central qui suivit logiquement celle des pavillons. Elle se fit de trois manières : engazonnement du terre-plein ; pose de barrières de bois, puis d’une grille de fer forgé autour du carré central pour le protéger des voitures et des chevaux ; érection, en 1639, de la statue équestre en bronze de Louis XIII, à l’initiative du cardinal de Richelieu. La combinaison de la figure du prince et d’un espace régulier et architecturalement uniforme formait ainsi un type nouveau : la place royale-écrin, exact contraire de la place ouverte mise en œuvre pour recevoir la statue du Pont-Neuf. En 1685, place des Victoires, Jules Hardouin-Mansart devait tirer un parti magnifique de cette innovation pour la plus grande gloire de Louis XIV.

 

Alexandre Gady
professeur des universités

 

* Cf. Célébrations nationales 2005