Robert Doisneau

Gentilly (Val-de-Marne), 14 avril 1912 - Montrouge (Hauts-de-Seine), 1er avril 1994

Avec une apparente désinvolture, Doisneau a porté à sa perfection l’ambiguïté de la photographie. Cette ambiguïté est historique, elle définit une technique d’enregistrement visuel qui, depuis son invention, a été utilisée pour produire de l’information et fabriquer des images, comme procédé d’illustration et moyen d’expression ; un accessoire rituel (dans les cérémonies privées ou publiques), un outil de la mémoire, un auxiliaire des beaux-arts, un support documentaire du récit, oral ou écrit. À l’exception du « charme » (érotique) et du reportage de guerre, Doisneau a pratiqué tous les genres de l’illustration, il a rempli toutes les cases du métier, de la photographie industrielle (depuis un premier emploi chez Renault) jusqu’à la publicité, en passant par le portrait de célébrités, le reportage touristique, le pittoresque urbain, et même la mode, qui fut sans doute pour lui l’expérience la plus exotique.

 

Mais cette pratique tout-terrain n’était pas celle d’un Protée ou d’un démiurge ; Doisneau a toujours présenté l’aspect modeste du bricoleur, qui joue avec les règles et les trucs d’un métier, sans prétendre refaire le monde ou en imposer une vision personnelle. Pour lui, l’image, dans ses multiples fonctions ou applications artisanales, constituait un domaine d’expérience, plus vaste que toute forme d’expression subjective. Il l’imaginait comme un terrain de jeux. Le jeu était pour lui une manière de composer avec des normes ou des conventions, autant qu’un exercice de liberté.

 

En même temps, il s’était donné très tôt, dès les années 1930, un terrain d’enquête privilégié : la vie du Paris populaire, la banlieue, où il vivait lui-même, et, par extension, l’inépuisable créativité des comportements humains dans l’environnement de la vie quotidienne. Il avait commencé en effet à faire des images pour fixer le « décor » où il était né. Il dit : « Mon enfance, c’était les terrains vagues. J’ai commencé à faire des photographies pour inscrire ce que je voyais tous les jours. Je pensais que cette banlieue foutait le camp, que c’était provisoire. Devant la maison, quand j’étais gosse, il y avait un arbre mort que j’essayais de dessiner. Mes premières photos répondent au même besoin. »

 

Plutôt que d’enregistrement, il parlait d’inscription. Photographier, prendre une image, c’était pour lui « inscrire » : une activité, donc, proche de l’écriture, mais en prise directe sur l’aspect des êtres et de l’environnement révélé par la lumière ; une forme de tracé consubstantiel aux choses. Sa plus grande joie était de saisir ces instants miraculeux, euphoriques, où les deux éléments essentiels de la composition picturale, la figure (le personnage) et le lieu (le paysage, le décor), semblent participer d’un tracé unique, unitaire, et durable. Ces moments d’illumination, dans un monde souvent sinistre, correspondent mal à la légende de l’humoriste bienveillant et du chroniqueur attendri associée encore trop souvent au nom de Doisneau.

 

Devenu une personnalité en vue, très apprécié des médias, il racontait des histoires, il jouait son propre personnage, il amusait son auditoire. Mais le ressort de son œuvre était une expérience plus grave. Blaise Cendrars l’avait révélé en choisissant et en rassemblant les images de La Banlieue de Paris (1949). Ce premier livre, petit bloc compact, d’une poésie rude, contrastée, sans afféteries, est aujourd’hui considéré à juste titre comme un des monuments de l’édition photographique.

 

Dans son deuxième livre, Instantanés de Paris (1955), il résuma son parcours, avec l’ironie (sur lui-même) et le sens de la formule qui le caractérisent : « J’ai voulu successivement : reproduire fidèlement l’épiderme des objets ; découvrir les trésors cachés sur lesquels on marche tous les jours ; couper le temps en lamelles fines ; fréquenter les phénomènes ; chercher ce qui rend certaines images attachantes. » À vrai dire, la dernière étape correspond plus à une priorité qu’à un aboutissement chronologique. À travers la diversité de ses travaux de commande et des enquêtes menées par intérêt personnel (à côté ou en marge des commandes), il n’a cessé d’interroger le ressort de l’émotion photographique. L’expression familière « images attachantes » est un trait de pudeur, un euphémisme, le refus du jargon de la critique d’art. Quand il allait à l’essentiel, Doisneau écartait les règles et les recettes ; sa critique n’est pas méprisante, car il respectait les contraintes du métier, mais il dénonçait les maniérismes d’auteur autant que les images à effet et les clins d’œil. Il pensait que l’émotion durable transmise par une image transcende la qualité plastique et l’efficacité rhétorique, c’est-à-dire les critères en vigueur dans la tradition des beaux-arts et dans le domaine du reportage. Cette conviction lui permit de réinventer, à son usage, dans un contexte assez éloigné des cénacles littéraires, ce que les surréalistes nommaient « document poétique ». Après Cendrars, son complice le plus prestigieux, Jacques Prévert, avec qui et pour qui il réalisa de nombreuses images, était un transfuge du surréalisme.

 

En 1957, Prévert lança d’ailleurs la formule qui résume le critère de l’émotion opposé à la performance plastique ou rhétorique : « C’est toujours à l’imparfait de l’objectif qu’il conjugue le verbe photographier. » La formule condense tout ce qui fait l’art de Doisneau : l’ouverture de l’image et la fausse objectivité (ou l’objectivité transformée par le lyrisme), le caractère éphémère de la chronique mise à distance, projetée dans la durée. Doisneau aimait se définir comme « un faux témoin ». C’était sa façon d’alléger l’image et de s’exempter du service de l’information comme de toute obligation de mémoire, alors qu’il ne cessait de travailler pour l’un et pour l’autre. Comme le grand artiste clandestin que fut Eugène Atget, qu’il admirait, il fut inévitablement rejoint par l’Histoire ; il est devenu lui-même un personnage historique. Cette consécration tient essentiellement à une œuvre, à un corpus d’images publiées ou archivées. Mais l’idée de « faux témoin » induit un imaginaire distinct de l’histoire monumentale. Quand il se sentait tenu de définir le ressort ou le mobile de son activité de photographe, Doisneau parlait du décor de son enfance ; il dit aussi : « Dans le fond, ce que je cherche à prouver, grâce à ce que l’on croit être la qualité primordiale de la photographie, le constat d’huissier, c’est que le monde dans lequel je voudrais vivre existe un peu, qu’il existe vraiment. »

 

Jean-François Chevrier
historien et critique d’art
professeur d’histoire de l’art contemporain
à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris

 

Références d'archives

Découvrez quelques références d'archives autour de Robert DoisneauLalique

 


Programme des manifestations

Éditions

Livre – catalogue de l’exposition : "Doisneau Paris Les Halles."
Comprend 185 photographies de Robert Doisneau accompagnées d’un texte de Vladimir Vasak sur la mort annoncée d'un des plus beaux quartiers de Paris
Édition Flammarion
Voir des extraits du livre

 

« Un certain Robert Doisneau »
Éditions Du Chêne , Parution : 21 Mars 2012

Manifestations

France
Aquitaine

3 juin 2012 – de 10h à 18h
Film : Robert Doisneau, tout simplement, réalisation : Patrick Jeudy
Les photographies de Doisneau avec une bande son remarquable et sa voix en off
Lieu :  Musée des Beaux-Arts, Place du Docteur Esquirol - 47000 Agen
tél. : 05.53.69.47.23
courriel : musee@agen.fr

Bretagne

15 janvier 2012 - 16h30
(Clin d’œil - biennale de la photographie du 14 au 29 janvier 2012)
Conférence sur Robert Doisneau par Daniel Challe
Lieu : salle de Robien, Place Octave Brilleaud - 22000 Saint-Brieuc
tél. : 02 96 94 24 15
Informations complémentaires

Ile-de-France

mardi 17 janvier 2012 - 14h-16h
Conférence : Robert Doisneau (1912-1994) par Muriel Prouzet (Conférencière nationale et Diplômée de l'école du Louvre)
Représentant mythique de la photographie humaniste française, Robert Doisneau est surtout connu pour ses
photographies du Paris populaire et de ses banlieues, dans ses bonheurs simples et ses difficultés, de jour
comme de nuit. On connaît moins ses activités de photographe industriel ou d’architecture, ses reportages à l’étranger et dans la France rurale, ainsi que sa collaboration avec le magazine «Vogue» et ses portraits de personnalités. Ce sont ces diverses facettes de l’œuvre de Doisneau qui seront présentées lors de cette conférence, illustrant ses théories artistiques telles qu’il les a énoncées lors de ses dialogues avec ses amis écrivains et artistes

Lieu : Salle Albert Caillou, 21  avenue Albert Caillou -  77500 Chelles

 

du 8 février au 28 avril 2012
Exposition : "Doisneau Paris Les Halles"
L’exposition réunira 200 tirages originaux pour la plupart. Une salle sera spécialement
consacrée aux photographies en couleur des années 1960
Ces clichés, noir et blanc ou couleurs, constituent le témoignage d’un des plus grands photographes du XXe siècle sur un quartier emblématique de la capitale
Il a pris sa première photo des Halles en 1933 et n’a jamais cessé de revenir dans ce quartier pour suivre ses métamorphoses. Dans les années 1960, lorsque les Halles ont été menacées, Doisneau a eu à cœur de tout photographier
Entrée libre
Lieu : Hôtel de Ville - Salon d'Accueil, 29 rue de Rivoli  - 75004 Paris
tél. : 01 42 76 50 49
Informations complémentaires

 

26 février 2012
Hommage à Robert Doisneau
Exposition de clichés concernant le monde des courses, les hippodromes, les chevaux, de Maisons-Laffitte au plateau de Gravelle
A l’occasion du centenaire de la naissance du photographe, le grand hall de l’Hippodrome exposera une dizaine de clichés de Doisneau en noir et blanc réalisés autour du monde hippique. On pourra y découvrir des équidés, attelages et même des chevaux de bois capturés par l’œil attentif du photographe qui, ici comme ailleurs, savait immerger un sujet dans son contexte et insuffler à une image une forte charge narrative. Cette exposition permettra de donner un aperçu de l’ambiance de l’Hippodrome Paris Vincennes au siècle dernier, qui fut l’un des terrains d’inspiration du photographe. L’occasion de revivre l’arrivée des trotteurs depuis les coulisses le 15 février 1955, ou l’exaltation des amateurs de courses se frottant les mains en 1947. Tout cela avec le regard de l’auteur qui considérait que « voir, c’est parfois se construire avec les moyens du bord un petit théâtre et attendre les acteurs »
Lieu : grand hall de l’Hippodrome,  2 Route de la Ferme - 75012 Paris
tél. : 01 43 53 88 71

Etranger
Belgique

du 3 février au 30 septembre 2012
Exposition : Un certain Robert Doisneau
L’exposition nous fait rencontrer Robert Doisneau au-delà de ses clichés les plus célèbres en nous présentant également des photographies en couleurs et, en exclusivité à l’Abbaye de Stavelot, des photographies inédites de la Belgique
Lieu : Abbaye de Stavelot, Stavelot - Belgique

Italie

du 26 novembre 2011 au 15 janvier 2012
Exposition « Les doigts pleins d'encre » à l'occasion du festival « Per Sentieri e Remiganti 2011 - il festival dei viaggiatori extra-ordinari » (le festival des voyageurs extra-ordinaires), organisé par l'association culturelle Gruppo del Cerchio, à Turin au Museo Regionale di Scienze Naturali
Lieu : Museo Regionale di Scienze Naturali, Via Giolitti 36 - 10123 Torino
biglietteria.mrsn@regione.piemonte.it
tél. : 011 4326354/fax: 011 4326320
Informations complémentaires

Japon

du 24 mars au 16 mai 2012
Rétrospective Robert Doisneau
Lieu : Tokyo (Japon) - Tokyo Metropolitan Musem of Photography

Médias-Com

. Sites Internet :

L'Atelier Robert Doisneau
46 place Jules Ferry - 92120 Montrouge
tél. : 01 42 53 25 97 ; fax. : 01 46 57 16 32
courriel : atelier@robert-doisneau.com