Préface

 

Dans l’art oratoire qui, malgré l’usure du temps, garde parmi nous de beaux restes à la faveur des cérémonies de remise de décorations ou de réceptions académiques, c’est justement le genre épidictique, le genre de l’éloge, le genre célébrant, qui est le plus festif, le plus luxueux, et idéalement le plus proche de la poésie hymnique et voire de ce que nous appelons littérature. Le genre judiciaire et le genre démonstratif ont tous deux quelque chose d’utilitaire : l’un veut obtenir l’adhésion des juges, l’autre veut faire pencher en son sens la volonté d’un décideur. Le genre de l’éloge a sa fin en lui-même, il veut rendre beau, aimable et imitable celui ou celle qu’il célèbre.

 

Dans le discours épidictique, l’orateur est censé célébrer, afin d’obtenir en chœur les suffrages enthousiastes de l’assemblée en fête, les valeurs, les vertus, les souvenirs, incarnés ou non par un grand homme ou une femme d’exception, qui fondent l’identité permanente d’une communauté. L’oraison funèbre des jeunes gens morts pour Athènes, prononcée par Périclès et citée par Thucydide (« La ville a perdu son printemps… ») est le classique par excellence, en grec ancien, de ce genre de discours rassembleurs. En latin, le grand classique est le Panégyrique de Trajan par Pline le Jeune, et en français, rien n’égale en ce genre les Oraisons funèbres de Bossuet, dont André Malraux a pris le relais, après trois siècles, lors des huit commémorations ou panthéonisations de la Ve République, auxquelles il a prêté son éloquence – à la gloire notamment de Jeanne d’Arc, de Braque, de Le Corbusier, et de Jean Moulin.

 

Dans l’Ancien Régime, l’unité et l’identité nationales étant concentrées et symbolisées dans la personne du roi régnant, c’est lui qui a été l’objet majeur de la célébration publique, tant oratoire que picturale, sculpturale ou monétaire. Ce culte rassembleur atteignit le comble de son intensité organisée sous Louis XIV, dont les anniversaires, les victoires, les grandes décisions, les bonheurs familiaux furent chaque fois l’objet de fêtes civiles et religieuses, d’innombrables discours épidictiques, notamment à l’Académie française qui en fut la corne d’abondance. Les commémorations royales sont aussi marquées par des statues équestres à l’antique, comme celle de la place des Victoires, par des tableaux d’histoire, comme ceux de Le Brun au plafond de la galerie des Glaces, ou par les médailles de l’Histoire métallique du règne, frappées à la Monnaie du Louvre, et parées de devises que rédigeaient les membres de l’Académie des Inscriptions. La gravure de reproduction se chargeait de multiplier et de répandre les originaux de cette iconographie glorifiante dans tout le royaume et dans toute l’Europe.

 

Réunissant autour de lui gens de lettres et artistes pour célébrer son propre personnage sans nuire pour autant à l’image royale de Louis XIII, Richelieu avait eu l’idée de se donner en exemple du grand serviteur du roi et de l’État, le dernier et non le moindre de grands hommes qui, tout au long de l’histoire de la monarchie, avaient prouvé que ce type de service et non par la rébellion ou la trahison, comme il en était advenu au connétable de Bourbon sous François Ier, ou au duc de Montmorency, Amiral de France, sous Louis XIII, conduisait à la véritable et durable gloire. Jaloux de sa souveraineté absolue, Louis XIV ne crut pas bon de poursuivre ce culte des grands hommes, jugé inutile depuis que le dernier grand rebelle, le prince de Condé, était rentré dans le rang et servait à Chantilly d’exemple d’obéissance scrupuleuse aux ordres du Grand roi.

 

Le cardinal avait poussé très loin son idée de culte civique des grands serviteurs par l’éloge et par l’image. Sur le très long terme, c’est lui qui a été suivi. L’Académie française, qu’il créa en 1635, devait être à son idée une collection de chaires d’éloquence célébrant son fondateur et ses modèles historiques. Ses propres demeures comportèrent des galeries abritant, sous l’œil sévère de Louis XIII et de lui-même, représentés à chaque bout, une double série de portraits peints glorifiant les « hommes illustres » de l’histoire du royaume. La galerie du Palais Cardinal, à Paris, en comptait dix-neuf, de Suger au duc de Lesdiguières. La galerie du château de Richelieu, dans le Poitou, en comptait autant, les mêmes. Les deux plus grands peintres du Paris d’alors, Simon Vouet et Philippe de Champaigne, contribuèrent à l’illustration de ces deux écoles d’éducation civique par l’exemple.

 

Sous la Régence et les premières décennies du règne de Louis XV, la sécurité militaire et l’ordre civil créés pour ses descendants et pour son peuple par le long règne du Grand Roi firent passer en habitude la loyauté envers le prince. Louis XV, plutôt que de donner des leçons, d’intimider et de se faire craindre, comme son arrière-grand-père, chercha à se faire aimer, donnant officiellement pour fin à la monarchie le bonheur plutôt que la gloire. Le réveil de cette politique de puissance limitée et bienveillante, au cours des années 1750-1770, fut brutal et pénible. Conflit mondial pour la maîtrise des mers et l’hégémonie en Europe, la guerre de Sept ans (1752-1763) démontra très vite, par une série d’humiliantes défaites françaises sur mer et sur terre, la supériorité de fait de la petite Angleterre sur la grande France.

 

L’anglophobie fort vive de l’opinion française ne l’empêcha pas d’admirer le patriotisme anglais, de lui attribuer les victoires de ses marins et de ses alliés, et de souhaiter, pour faire jeu égal, un patriotisme français que rendait difficile la frivolité du caractère national, efféminé par les manières de Cour. Dès 1715, dans le temps qui suivit la mort de Louis XIV, le procureur général d’Aguesseau, dans une mercuriale prononcée à la rentrée du Parlement, déclarait : « Où trouvons-nous la patrie [dans les monarchies] ? L’intérêt particulier la trahit, la noblesse l’ignore, une vaine philosophie la condamne. Un grand royaume, mais point de patrie, un peuple nombreux, mais point de citoyens ». La Grande Robe gallicane et janséniste rêvait déjà du civisme d’une France républicaine. Roi de la République des Lettres, Voltaire, de son côté, malgré le rôle déterminant qu’il attribue au Grand Roi, en 1751, dans son élogieux Siècle de Louis XIV, confie en 1760, à Mme Du Deffand, sa conviction profonde selon laquelle le prestige mondial du français doit tout à ses grands esprits, « génies sublimes et aimables » et rien à l’État royal, « à ses ministres, à ses intendants, à ses premiers commis ». Le culte national des grands hommes, et notamment des hommes de lettres, était alors dans l’air.

 

Les ministres dont se moque Voltaire avaient eux-mêmes senti le vent de l’opinion tourner. Le désarroi des Français à la nouvelle des désastres successifs de la guerre de Sept ans incita la Direction des Bâtiments, revenant à la méthode qui avait réussi au Grand Roi, à redresser l’image « rocaille » de la monarchie dans le sens de la gravité et de l’autorité, multipliant les représentations équestres et en pied de Louis XV à l’antique, au centre de nobles places publiques à la romaine. Sous Louis XVI, le comte d’Angiviller alla jusqu’à réemployer la méthode de Richelieu. Il conçut un programme patriotique de statues de grands hommes et de tableaux d’histoire de France, en continuité idéale avec la glorification antique des chefs de guerre, des philosophes, des poètes et des orateurs. Après 1789, la transformation de la Sainte-Geneviève de Soufflot en Panthéon national des grands hommes, confiée à un ami de David, Quatremère de Quincy, paracheva cette volition de l’Ancien Régime. C’est encore d’Angiviller qui conçut la dévolution du palais du Louvre à un muséum national exposant les collections naguère royales. La réalisation de ce musée, réclamée dès 1748 dans une brochure à succès par le publiciste La Font de Saint-Yenne, fut enfin menée à bien par le jacobin David lui-même, en 1793.

 

Dans la seconde partie du règne de Louis XV les mots de patrie, de patriote, de patriotisme, de citoyen, envahissent le vocabulaire des publicistes, et ils se chargeront d’énergie pendant les années révolutionnaires 1789-1798. Tout s’est passé comme si les Français, désespérant d’obtenir de la monarchie pleine revanche sur l’Angleterre et l’humiliant traité de Paris de 1763, avaient changé de régime jusqu’à ce que l’Empire, le génie militaire de Napoléon, et son autorité sur l’Europe, aient rendu vraisemblable une victoire sur la City de Londres et la puissance maritime et commerciale de l’Angleterre.

 

C’est au cours du XIXe siècle que les institutions mnémotechniques de la nation, que la monarchie, depuis Henri IV, et surtout sous Louis XIV, avait essayées, perfectionnées, puis laissées en friche, et de nouveau ranimées sous Louis XVI, ont trouvé et prouvé leur efficacité et leur fécondité. À l’adresse d’un peuple en manque d’épopée, le régime de Juillet, ses historiens, sa galerie des Gloires de la France à Versailles, son Musée des armées avec le tombeau de Napoléon aux Invalides, sa création d’une Inspection des Monuments historiques, a puissamment contribué à réparer et pérenniser les organes modernes de la mémoire nationale. Les régimes suivants ont pris la relève, ayant compris que l’instabilité politique et les défaites militaires ne pouvaient être compensées en France que par l’adhésion de tous, par « le plébiscite de tous les jours » dont a si bien parlé Renan, à des repères – physionomies, monuments et lieux – remémorés régulièrement et célébrés publiquement. La Ve République, dont la constitution quasi monarchique est elle-même une savante substitution à la perte de l’Empire, n’a pas manqué de mettre aussi l’accent sur les célébrations nationales et sur la restauration et la mise en lumière des monuments nationaux.

 

Beaucoup de pays nous envient cette tradition civique, d’autres nous imitent. Il ne faudrait pas que s’affaiblît et se travestît par une éventuelle marchandisation privée le souvenir public, atrophiant la mnémotechnique nationale au moment où la globalisation et le multiculturalisme à l’anglo-saxonne jettent à la nation et à son identité le défi le plus grave peut-être de tous ceux auxquels elle a eu à répondre, au cours d’une histoire pourtant très longue.

 

Marc Fumaroli
de l’Académie française
membre du Haut comité des Commémorations nationales