Jean Cocteau

Maisons-Laffitte (Yvelines), 5 juillet 1889 Milly-la-Forêt (Essonne), 11 octobre 1963

Le 11 octobre 1963, apprenant la mort de son amie Édith Piaf, Jean Cocteau est pris d’étouffements. Quelques heures plus tard, il traverse enfin le miroir dans sa maison de Milly-la-Forêt, celle où il écrivait quinze ans plus tôt les premières lignes de  La Difficulté d’Être : « J’en pleurerais. Pas de ma maison ni de l’avoir attendue. D’avoir dit trop de choses à dire et pas assez de celles à ne pas dire ». N’a-t-il pas passé sa vie à flirter avec l’au-delà ? N’a-t-il pas œuvré toute son existence à préparer son éternité, justifiant la déclaration funeste de son Antigone : « Le temps où je dois plaire aux morts est plus important que celui où je dois plaire aux vivants » ?

 

« Trente ans après ma mort, je me retirerai, fortune faite ». Cette déclaration, dans son court-métrage Jean Cocteau s’adresse à l’an 2000, quelques mois avant sa disparition, s’avère prémonitoire. Trois décennies de purgatoire : trop présent dans les médias, à la pointe de la mode artistique – qu’il précède souvent –, Cocteau souffre de ses succès répétés et multiples, du caractère inclassable de son œuvre, et des mauvaises mœurs que la bonne société lui prête – « la seule chose qu’on vous prête sans jamais demander qu’on vous la rende ». Mais ce n’est pas seulement la faute de son époque si cet homme, pour qui tout fut difficile, s’acharnait à gommer le travail par le travail, donnant à ses réalisations un parfum de légèreté.

 

Né à Maisons-Laffitte le 5 juillet 1889 dans une famille de la bourgeoisie intellectuelle, Cocteau découvre très tôt le théâtre. D’abord par l’imagination en regardant sa mère se préparer pour sortir selon un rituel immuable, puis en arpentant dès l’âge de six ans les salles rouge et or. Il a neuf ans quand son père se suicide, projetant sans le savoir sur tout l’œuvre à venir de son fils un écho mortifère. Au lycée Condorcet, le jeune Pierre Dargelos le fascine. Il en dessinera régulièrement la silhouette dans ses œuvres. Le « coup de poing de marbre » de la boule de neige lancée par le Dargelos mythique au début du roman Les Enfants terribles est une allégorie du choc érotique qui frappe le jeune Cocteau devant l’apparition du garçon. Cocteau n’a que vingt ans quand il publie La Lampe d’Aladin, un recueil de poèmes rédigés « à la manière de », où l’on reconnaît entre autres le style d’Anna de Noailles. Le tragédien Edouard de Max, qui est son ami, lui offre un récital de ses poèmes au théâtre Femina. Le Tout-Paris s’y presse. C’est la consécration pour le jeune poète que l’on surnomme déjà le « prince frivole ». Ce sera le titre de son deuxième recueil. Mais Cocteau ne se satisfait pas de ces enfantillages. Il reniera bientôt ces deux ouvrages trop « faciles » pour se consacrer à des œuvres exigeantes, profondes et démodées.

 

Véritable impresario de son époque, il collabore aux Ballets Russes de Diaghilev. Sa seconde naissance intervient une nuit, place de la Concorde, quand le chorégraphe lui lance, agacé par ses facéties et par sa proximité insistante avec son protégé Nijinsky, sa fameuse injonction fondatrice : « Étonne-moi ! » Jean Cocteau n’aura de cesse d’étonner le monde, d’étonner Paris, de s’étonner lui-même en cherchant en permanence dans sa création une « place fraîche sur l’oreiller ».

 

Il collabore au mouvement dada, devient l’ami et le porte-parole du Groupe des Six, rejoint pendant la Première Guerre mondiale un régiment de fusiliers marins malgré son exemption, vole avec Roland Garros. Il publie Le Coq et l’Arlequin, un ensemble d’aphorismes qui redéfinissent ce que doit être l’art ; de son expérience de la guerre, il tire Thomas l’imposteur, un roman bref, vif, coupant comme un diamant. En 1917, il crée le ballet Parade avec Picasso et Erik Satie. C’est la première œuvre « surréaliste » – Apollinaire invente pour l’occasion ce néologisme qui fera florès.

 

En 1918, Cocteau est fasciné par l’intelligence, le talent littéraire et les silences de Raymond Radiguet. Il le protège, l’introduit dans les cercles parisiens, fait publier Le Diable au corps. Il adopte les idées de cet enfant sur l’art et le considère comme un « père ». Mais Cocteau voit tout de suite que Raymond Radiguet lui est seulement « prêté » et qu’il faudra « le rendre ». Le jeune prodige meurt en 1923, âgé de vingt ans, « fusillé par les soldats de Dieu ».

 

Cette nouvelle disparition plonge Cocteau dans une longue dépression. L’opium sera sa bouée de sauvetage, mais le poète n’habitera jamais bien cette terre. Il va de cure de désintoxication en cure de désintoxication. La drogue et les visions qu’elles lui apportent parcourent tout son œuvre ; la souffrance des périodes de sevrage lui dicte quelques-unes de ses meilleures pages.

 

Les amitiés et les amours se succèdent. Cocteau fréquente les artistes de son époque et s’entiche de beaux jeunes gens qu’il domine intellectuellement et qui le protègent physiquement : Marcel Khill, Jean Desbordes, Jean Marais, plus tard Edouard Dermit qui deviendra son fils adoptif. Il est souvent sans le sou, toujours en quête de reconnaissance, parfois aidé par des amis, comme Coco Chanel, qu’il attendrit et agace à la fois.

 

Pacifiste durant l’Occupation, il accueille son vieil ami Arno Breker, devenu sculpteur officiel du Reich. Le geste d’un poète intemporel à un membre de la « patrie des artistes », difficile à comprendre pour ceux qui vivent dans leur époque tourmentée. Le comité d’épuration devant lequel il comparaît à la Libération l’acquitte : il a utilisé son contact avec Arno Breker pour sauver ses amis de la déportation.

 

Poésie, roman, théâtre, cinéma, dessin, peinture, fresque, poterie, céramique, danse : une telle prolixité embrouille les esprits étroits convaincus qu’il faut choisir entre les talents. C’est sans compter sur l’unité d’un œuvre qui procède comme les branches d’un même arbre. La fuite en avant de Cocteau dans une hyperactivité créatrice n’est pas le signe d’un esprit superficiel, mais d’une inlassable quête de profondeur. Son œuvre est parcouru par les thèmes de la nostalgie et de la solitude. « Il y a une île dispersée à travers le monde, et en quelque sorte l’art est un signal, un mot d’ordre pour retrouver des compatriotes. »

 

La fin de la vie du poète se caractérise par une « raclée d’honneurs » : il est fait docteur honoris causa de l’université d’Oxford, entre successivement à l’Académie française et à l’Académie royale de Belgique. Il accepte ces signes de reconnaissance au prétexte qu’il ne les a « pas mérités ». Il n’en saigne pas moins jusqu’à la fin de sa vie, insatisfait du monde et de lui-même, tourmenté toujours comme « un caméléon sur un plaid écossais. »

 

Christian Soleil
écrivain

 

Voir Célébrations nationales 1989, p. 111.

 

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