Publication d'Alcools de Guillaume Apollinaire

1913

Quand Alcools paraît en avril 1913, au Mercure de France, avec un frontispice de Picasso, qui peut prédire qu’il deviendra l’un des livres de vers français les plus populaires et les plus admirés du XX siècle ?

 

Fruit d’une longue gestation, l’œuvre retrace, en de singuliers détours, l’itinéraire personnel et poétique d’Apollinaire depuis 1898, des poèmes de jeunesse d’inspiration symboliste (« L’Ermite ») aux pièces les plus modernes (« Zone », « Vendémiaire »), en passant par les souvenirs rhénans (« Mai », « La Loreley »), l’amour malheureux pour Annie Playden (« La Chanson du mal aimé »), le renouveau placé sous le signe du feu et de l’union avec Marie Laurencin (« Le Brasier », « Les Fiançailles »), et la rupture amoureuse de 1912 (« Marie », « Le Pont Mirabeau »). En corrigeant les épreuves, Apollinaire a ajouté « Chantre » et son vers unique, placé « Zone » en ouverture, « Vendémiaire » en clôture, et supprimé toute ponctuation puisqu’à ses yeux, le rythme et la coupe seuls importent. Enfin, il a remplacé le titre initial, Eau de vie, par une formule synthétique et surprenante, Alcools.

 

Très attendu, ce livre, tiré à 567 exemplaires, connaît un grand retentissement dans les milieux littéraires. On salue son charme bigarré et son érudition singulière, on admire son lyrisme neuf et le puissant sortilège de ses images. Mais certains dénoncent une nouvelle provocation du défenseur du cubisme, et d’autres considèrent l’absence de ponctuation comme une mystification. Détails insolites, mots rares, ruptures de ton et de rythme agacent tous ceux que l’esthétique de la surprise indispose. Beaucoup sont désorientés par un kaléidoscope dont ils perçoivent mal l’unité, car Apollinaire préfère les associations poétiques et les contrastes formels à la chronologie. « Boutique de brocanteur », lance, dans un éreintement resté célèbre, Georges Duhamel, qui sauve les accents verlainiens du cycle « À la Santé ». L’accueil d’Alcools répond à la réputation d’un poète qui aime surprendre et se jouer du vrai et du faux : Apollinaire est admiré comme un héraut de sa génération poétique, mais plusieurs critiques ont reproché le bohémianisme et les incorrections linguistiques de ses contes de L’Hérésiarque et Cie, qui a manqué de peu le Goncourt en 1910. L’année suivante, l’affaire de sculptures ibériques dérobées au Louvre lui a valu une semaine de prison et de violentes attaques xénophobes.

 

Depuis 1913, année charnière dans l’avènement de la modernité europénne, l’importance d’Alcools ne se dément pas. Admirés par Cendrars, Reverdy, les Surréalistes et l’École de Rochefort, mis en musique par Honnegger et Poulenc, ses poèmes sont traduits en plusieurs langues, inscrits aux programmes des universités, appris par les élèves, chantés par Montand et Ferré. Œuvre d’un Russe-polonais aux origines obscures, qui a très tôt choisi la France, la langue française, et obtenu la naturalisation en 1916, Alcools appartient aujourd’hui au patrimoine national et à la littérature universelle.

 

Laurence Campa
maître de conférences habilitée université de Paris Est – Créteil

 


Voir Célébrations nationales 2003