Jehan Titelouze

Saint-Omer (Pas-de-Calais), vers 1563 - Rouen, 24 octobre 1633

Dans le premier tiers du XVIIe siècle furent publiés, aux quatre coins de l'Europe, d'extraordinaires chefs d'œuvres pour clavier. Les pièces pour orgue de Jehan Titelouze, « Chanoine & Organiste de l'Eglise de Rouën», appartiennent à cette floraison  miraculeuse : ses Hymnes de l'Eglise sont imprimées en 1623 chez Ballard (Paris), bientôt suivies d'un second livre consacré au Magnificat ou cantique de la Vierge (1626), tandis qu'au Nord et au Sud paraissent les sommes musicales de Scheidt (Hambourg 1624), de Correa de Arauxo (Alcalá 1626) et de Frescobaldi (Rome 1624-1628).

Originaire de Saint-Omer, dans la province flamande d'Artois alors sous domination espagnole, Titelouze étudia les Grecs anciens (Pythagore, Ptolémée) et les théoriciens issus du mouvement humaniste, tels Glarean et Zarlino. Son écriture est empreinte des polyphonies vocales franco-flamandes et espagnoles, aussi bien que de l'influence des virginalistes anglais ; il fut en contact direct avec Marin Mersenne, Claude Le Jeune ou Jacques Mauduit et connut les musiques de Du Caurroy, Lassus, Frémart, Boesset ou Moulinié.

Jehan Titelouze s'installa dès 1585 à Rouen, d'abord comme organiste de l'église Saint-Jean, avant d'être nommé sur concours à la Cathédrale Notre-Dame en 1588 ; la naturalisation lui fut accordée en 1604. Titulaire d'un orgue de première importance qu'il fera bientôt reconstruire selon ses vœux, Titelouze contribua à l'établissement en Normandie, en Île-de-France et jusqu'à Soissons, Poitiers ou Amiens, d'un type d'orgue nouveau à deux claviers et grand pédalier, prenant racine dans l'archétype flamand de la Renaissance tout en développant déjà les prémices de l'esthétique classique française, et grâce auquel « se peuvent exprimer l'unisson, la croisée des parties, & mile sortes de figures Musicales ». Expert très recherché, Titelouze sera étroitement lié aux grands organiers du moment, tels Guillaume Lesselier ou Crespin Carlier.

De sa collaboration avec ce dernier subsistent les extraordinaires boiseries du grand orgue de Saint-Ouen de Rouen (1630).

Mais que de regrets... Il ne reste plus un seul exemplaire un tant soit peu complet d'un « orgue Titelouze » ; seules quelques vénérables rangées de tuyaux subsistent, çà et là. Et que dire de la perte de ses Messes à 4 et 6 voix, de ses motets, ou des pièces qu'il comptait publier au soir de sa vie, qualifiées par lui de « hors du commun » ? Qu'imaginer de sa Messe « avec sinfonies » de 1631, pour laquelle il fit dresser dans la nef de la cathédrale « quatre théâtres […] afin de rendre la musique plus harmonieuse et de rendre les voix et les instruments plus intelligibles » ? Heureusement, la centaine de versets composant ses deux livres d'orgue nous comble de beautés : toujours fidèle au système modal, Titelouze fait usage du contrepoint avec une maîtrise souveraine, déployant une formidable force vitale dans ses polyphonies qui, nonobstant les procédés les plus savants, laissent chanter chaque voix avec une souplesse et une liberté déconcertantes. Dans son Epigrame a Monsieur Titelouze, Germain Habert fait l'éloge qui convient à cette musique prodigieuse, composée à la gloire du Très-Haut : « Tu fais voir a tout l'Univers / Que tu peux disputer aux Anges / L'honneur de chanter ses loüanges »... Poète humaniste, deux fois couronné au concours de poésie du Puy des Palinods, Titelouze pouvait s'exprimer en ces mots :

Comme le peintre use d'ombrage en son tableau
pour mieux faire paroistre les rayons du jour & de la clairté, aussi nous meslons des dissonnances parmy les consonnances, comme secondes, septiesmes, & leurs repliques,
pour faire encore mieux remarquer leur douceur.

Son livre de 1623 était le premier recueil de musique pour orgue imprimé en France – qui plus est en notation moderne – depuis les tablatures d'Attaignant (1531) : « Or ce qui m'a encore d'avantage incité de donner ce petit ouvrage au public, a esté de voir des volumes de tablature de toute sorte d'instruments imprimés en nostre France : & qu'il est hors de la souvenance des hommes qu'on en ait imprimé pour l'Orgue », explique-t-il. C'est assurément cette notion fondatrice qui, associée à son rôle pionnier dans l'évolution de la facture d'orgue en France, lui a valu le qualificatif de « Père de la musique d'orgue française » depuis les magnifiques travaux d'André Pirro (1897) ou de Norbert Dufourcq, dont un intitulé fameux pose des jalons bien évocateurs : La Musique d'orgue française, de Jehan Titelouze à Jehan Alain (1941).

 

François Ménissier
organiste-concertiste professeur au Conservatoire à Rayonnement Régional de Rouen
membre de la Commission Nationale des Monuments Historiques

 


Voir Célébrations nationales 2000