Mouloud Feraoun

Tizi Hibel (Algérie), 8 mars 1913 - Alger 15 mars 1962

Parmi les écrivains algériens de langue française, Mouloud Feraoun est à la fois l’un des plus reconnus et peut-être des moins bien connus.

Dès 1950 son premier roman, Le Fils du pauvre, se fait remarquer et primer à Alger, puis rééditer en 1954 au Seuil à Paris. Continûment cité depuis comme un des pionniers des lettres algériennes, M. Feraoun est l’objet d’hommages unanimes saluant le mérite de cet enfant de la Kabylie qui, né en 1913 au sein d’une fort modeste famille de paysans, chercha toute sa vie, sans rien renier de ses attaches culturelles originelles, à porter des valeurs humanistes, acquises entre autres au sein de l’institution scolaire française. Son pathétique assassinat le 15 mars 1962 par l’OAS, à quelques jours de la signature des accords d’Evian, fixe encore l’image qu’on garde de lui : celle d’un homme infiniment attachant et regretté.

Nombre de journalistes, critiques et écrivains, tant à l’intérieur qu’en dehors du Maghreb, ont dit leur respect pour l’homme qu’il était.

Mais l’écrivain a-t-il toujours été bien lu ? Sa première œuvre reste souvent l’unique titre auquel son nom est lié, et cette notoriété même se fonde pour partie sur une équivoque. L’édition de 1954 qui l’a popularisée a amputé le texte initial d’une 3e partie qui poursuivait la biographie du personnage principal, très inspiré de la vie de l’auteur, jusque dans la période de l’après-guerre, contemporaine de l’écriture. Réduite aux deux premières, narrant le parcours de l’enfance pauvre à l’entrée à l’École normale d’instituteurs, cette pseudo-autobiographie est apparue sur le plan esthétique très proche des récits de formation occidentaux, et sur le plan politique trop exempte de critiques envers l’institution coloniale, d’où certains jugements restrictifs portés sur son écriture (Abdellatif Laâbi parle même dans la revue Souffles en 1966 « d’œuvre acculturée »). La dernière partie, désormais accessible (dans une édition algérienne de 2002 ou dans L’Anniversaire paru posthume au Seuil) rend justice à l’écrivain, tout à fait conscient des inégalités et clivages de la société coloniale algérienne. Dans ses deux autres romans faisant cycle, la Terre et le sang (1953) et les Chemins qui montent (1957), sont également évoqués des thèmes cruciaux pour la Kabylie de son époque, bouleversée par la forte émigration masculine. Tout aussi intriquée dans l’histoire de l’Algérie, sa dernière œuvre, Journal 1955-1962, plonge un regard saisissant sur  la guerre en cours.

Assumant délibérément une tâche de conservateur des traditions berbères et de passeur entre les deux cultures, kabyle et française, dont il se revendiquait, l’écrivain a en outre produit des contes, essais et des publications quasi ethnologiques telles que Jours de Kabylie (1954) ou Les Poèmes de Si Mohand (1960).

D’un texte à l’autre se déploie une palette de styles qui s’ajustent aux sujets abordés et manifestent clairement le sentiment d’œuvrer à l’émergence d’une parole autochtone, ouverte à l’autre mais soucieuse d’affirmer sa singularité au travers d’une langue française partagée.

 

Martine Mathieu-Job
professeur à l’université Michel de Montaigne Bordeaux 3