Charlotte Delbo

Vigneux-sur-Seine (Essonne), 10 août 1913 - Paris, 1er mars 1985

Septembre 1941, Buenos Aires. Alors que la tournée du théâtre de l’Athénée connaît un succès fracassant dans toute l’Amérique latine, loin d’un Paris occupé, la secrétaire de Louis Jouvet, Charlotte Delbo, ouvre un journal. Elle y apprend la mort, guillotiné, d’un des amis de son mari, Georges Dudach. Comme eux, elle est membre des Jeunesses communistes et a participé à toutes les luttes qui ont accompagné le Front Populaire. Réalisant brusquement les vrais dangers que courent ceux qu’elle aime, elle supplie Jouvet de la laisser rentrer en France. Le 15 novembre, elle retrouve son mari, pilier du réseau Politzer, chargé des liens entre les intellectuels communistes et de la publication de revues clandestines comme Les Lettres françaises. Charlotte Delbo entre alors en clandestinité. Le 2 mars 1942, les époux Dudach sont arrêtés par les brigades spéciales de la police française.

À l’aube du 23 mai 1942, prison de la Santé. Alors que le petit jour se lève sur la cellule qu’elle occupe depuis deux mois, Charlotte Delbo est appelée par deux soldats allemands. Son mari, Georges, va être fusillé. Ils n’ont pas trente ans et disposent d’une heure pour se dire adieu. Alors qu’il va tomber sous les balles allemandes, Georges Dudach ne sait pas que sa femme va devoir traverser de longs mois de prison au fort de Romainville puis vingt-sept mois de déportation à Auschwitz et Ravensbrück.

24 janvier 1943, Compiègne. Un train de wagons plombés s’ébranle. Les quatre derniers sont occupés par 230 femmes, toutes déportées politiques. Parmi elles, des représentantes de la direction clandestine du Parti comme Marie-Claude Vaillant-Couturier, Danielle Casanova, Lucienne Langlois, et des militantes comme Charlotte Delbo. Destination Auschwitz. Le convoi dit « des 31 000 » (les premiers chiffres du matricule qui sera tatoué sur leur bras) est le seul convoi de prisonnières politiques qui sera jamais déporté à Auschwitz. Le 23 juin 1945, elles sont 49 à retrouver la France. Dès 1946, en convalescence en Suisse, Charlotte Delbo couche sur le papier le récit de ses années dans l’enfer concentrationnaire. Puis elle l’enferme dans un tiroir. De 1947 à 1960, elle devient sténographe bilingue à l’ONU. Puis elle prend le poste d’assistante du philosophe Henri Lefebvre.

1961 : L’écrivain-témoin se révèle. En pleine guerre d’Algérie, elle recense, dans Les Belles Lettres, des courriers d’acteurs de ce conflit qui ne veut pas encore dire son nom. Quatre ans plus tard, aux éditions Gonthier paraît Aucun de nous ne reviendra. Vingt ans après sa rédaction, Charlotte Delbo accepte enfin qu’il soit publié. C’est un choc : jamais l’univers concentrationnaire n’avait été évoqué du côté des femmes. Et toutes les critiques saluent la naissance, non pas d’un témoignage ou d’un récit, mais d’une œuvre qui va se poursuivre avec les deux autres tomes de la trilogie Auschwitz et après : Une connaissance inutile (1970) et Mesure de nos jours (1971). Charlotte Delbo ne cessera plus d’écrire essais (Le convoi du 24 janvier), pièces de théâtre (Qui rapportera ses paroles) et nombres de poèmes en prose, sur la déportation et sur tous les événements de cette deuxième partie du XXe siècle, où hommes et femmes sont victimes de la barbarie, d’où qu’elle vienne : Grèce des colonels, Argentine de Pinochet, Espagne franquiste, etc… Le 1er mars 1985, vaincue par le cancer, elle s’éteint à Paris.

 

Violaine Gelly-Gradvohl

journaliste et auteur

 


Voir aussi Louis Jouvet (recueil des commémorations nationales 2001)

 

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