Eugène Delacroix

Charenton-Saint-Maurice (auj. Saint-Maurice, Val-de-Marne), 26 avril 1798 - Paris, 13 août 1863

Le 13 août 1863, à sept heures du matin, tenant la main de la fidèle Jenny Le Guillou, Eugène Delacroix rend le dernier soupir dans la petite chambre de son appartement, 6 rue de Furstenberg. Le 17 août, ses obsèques ont lieu en l’église Saint-Germain-des-Prés, en présence de son cousin germain et plus proche parent, le chef d’escadron Philogène Delacroix : les cordons du poêle sont tenus par le comte de Nieuwerkerke, surintendant des Musées impériaux, le sculpteur François Jouffroy, le peintre Hippolyte Flandrin et l’architecte Alphonse de Gisors. Au cimetière du Père-Lachaise, où Delacroix avait stipulé que son tombeau, copié “ sur l’antique ou Vignole ou Palladio ”, devait se tenir sur la hauteur, dans un endroit un peu écarté, Jouffroy prend la parole, au nom de l’Institut, suivi par Paul Huet, au nom des amis du peintre. L’assistance n’est pas nombreuse. Miné par la maladie, Delacroix était parvenu néanmoins à mener à bien deux cycles décoratifs importants, au Louvre (plafond central de la galerie d’Apollon, 1850), puis à l’Hôtel de Ville (salon de la Paix, détruit en 1871), et c’est au prix d’un labeur acharné, en menant “ une vie de chartreux ”, qu’il avait terminé “ sa ” chapelle - la chapelle des Saints-Anges à l’église Saint-Sulpice - dans le courant de l’été 1861. L’année précédente, il avait exposé seize peintures à la galerie Martinet, “ au profit de la caisse de secours des artistes ”, dont la Mort de Sardanapale (Paris, musée du Louvre), qui arracha à Baudelaire ce cri vibrant : “ le Sardanapale revu, c’est la jeunesse retrouvée ! ”. Conformément aux dernières volontés du peintre, l’intégralité de ce qui se trouvait dans son atelier fut dispersée au cours d’une vente mémorable, organisée à l’hôtel Drouot, du 17 au 19 février 1864 pour les tableaux, du 22 au 27 février pour les dessins, et le 29 février pour les eaux-fortes et les lithographies. Cette même année, l’exposition organisée par les amis du peintre rassemblait à la Société nationale des Beaux-Arts, selon Théophile Gautier, “ tout ce qui n’était pas scellé à jamais en peintures murales aux parois des monuments, ou des églises ”, soit “ les spécimens les pluscomplets et les plus variés de son génie multiple ”. En 1885, une exposition, plus importante encore, se tint dans les salles de l’École nationale des Beaux-Arts, au profit de la souscription destinée à élever à Paris un monument à la mémoire du peintre : celui-ci, érigé au jardin du Luxembourg, fut inauguré le 5 octobre 1890.

 

Quatrième enfant de Charles Delacroix (1741-1803) et de Victoire Oëben (1758-1814) – mais pour certains, fils naturel de Talleyrand – Delacroix appartient par son père à cette bourgeoisie en pleine ascension dont la Révolution, puis l’Empire, assurèrent le triomphe. Par sa mère, il descend du célèbre ébéniste de Louis XV. Orphelin très jeune, et sans argent, élevé par sa sœur, Henriette, qui avait épousé Raymond de Verninac, Delacroix est admis dans l’atelier de Guérin où il fait la connaissance – capitale – de Géricault. Par son oncle Riesener, il est introduit dans le salon parisien du baron Gérard, l’année même – 1822 – où il expose pour la première fois au Salon. Sa Barque de Dante (Paris, musée du Louvre) qui récolte plus de critiques que d’éloges est pourtant achetée pour le musée du Luxembourg. En 1824, son tableau, Scènes des massacres de Scio (Paris, musée du Louvre), inspiré par un épisode de la guerre d’indépendance des Grecs contre les Turcs est mieux accueilli. La mort prématurée de Géricault le propulse, cette année-là et malgré lui, au premier rang de la jeune génération romantique. En 1827, la Mort de Sardanapale (Paris, musée du Louvre), exposée tardivement au Salon, est la cible de critiques dévastatrices. Meurtri, mais toujours possédé par un furieux désir de peindre, Delacroix diversifie son inspiration, peignant, dessinant et gravant des sujets tirés de l’histoire ancienne et moderne, de la religion et de la littérature, française et étrangère. Sa carrière prend alors un tournant plus favorable. Protégé par le duc d’Orléans, l’artiste est bien placé dès les débuts de la monarchie de Juillet. Il en sera de même sous le Second Empire, même s’il rechigne à se rendre aux invitations de Napoléon III. Rattrapé par l’actualité la plus brûlante, celle des journées révolutionnaires de juillet 1830, Delacroix en tire un chef-d’œuvre, la Liberté guidant le peuple, objet d’une violente controverse mais acquis par Louis-Philippe sur ses crédits privés (Paris, musée du Louvre). Quelques années plus tard, la commande de deux peintures, l’une pour la galerie des Batailles du château de Versailles (Bataille de Taillebourg, 1837, toujours en place), l’autre pour la galerie des Croisades (Entrée des croisés à Constantinople, 1840, Paris, musée du Louvre), le hausse parmi les plus grands peintres d’histoire de l’école française. Entre-temps survient l’épisode qui aura une incidence décisive et durable sur l’évolution de son art, un séjour de plus de cinq mois en terre africaine aux côtés du comte Charles de Mornay, envoyé par Louis-Philippe auprès de l’empereur du Maroc (fin janvier-juillet 1832). Peu après son retour en France, Delacroix a l’occasion de montrer un aspect de son art jusque là inconnu. Grâce à la protection de Thiers, il est invité à participer au programme décoratif de la Chambre des Députés (Salon du Roi et Bibliothèque) qu’il va mener de pair avec celui de la Chambre des Pairs. Tout au long de ces années, l’artiste mène une vie harassante, partagée entre le travail – il est présent au Salon presque chaque année – et les mondanités. On le voit au théâtre, au concert, à l’Opéra, fréquentant les salons parisiens. De temps à autre, il lui faut prendre du repos, soit à la campagne, dans la petite maison de Champrosay, soit au bord de la mer, à Dieppe. La sélection des œuvres qu’il présente à l’Exposition universelle de 1855 lui vaut la grande médaille d’honneur et une promotion au grade de commandeur dans l’ordre de la Légion d’honneur. Deux ans plus tard, après sept échecs, il est enfin élu à l’Institut.

 

“ On ne se donne point la réputation, il faut la mériter et l’attendre ” a écrit Delacroix dans son Journal. “ Dernier des Renaissants, premier des Modernes ”, selon la formule de Baudelaire, personnalité complexe, tiraillée entre des aspirations antinomiques, Delacroix a laissé une œuvre immense, tant dans le domaine de la peinture que dans celui du dessin et de la gravure. Si la richesse et les audaces de sa palette ont déconcerté de son vivant bon nombre de ses contemporains, les générations suivantes de peintres – Renoir, Redon, Cézanne, Gauguin, Signac, Maurice Denis, Matisse ou Picasso – lui ont rendu hommage pour avoir su faire “ parler passionnément les couleurs du prisme. ”

 

Arlette Sérullaz
conservateur général honoraire
au département des Arts graphiques du musée du Louvre
directrice honoraire du musée Eugène Delacroix

 

Voir Célébrations nationales 1998, p. 97.

 

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