René Clément

Bordeaux, 18 mars 1913 - Monaco, 17 mars 1996

Trente ans après les débuts de René Clément, Claude Gauteur s’étonnait en 1965 qu’un cinéaste aussi réputé et ayant à son actif treize longs métrages, dont d’immenses succès, n’ait pas suscité une plus ample bibliographie. Malgré un précieux ouvrage de Denitza Bantcheva, Clément demeure délaissé. Et quel contraste entre la notoriété de plusieurs de ses œuvres, qui figurèrent longtemps parmi les films les plus diffusés à la télévision, avec la méconnaissance de l’homme, dont la majorité du grand public ignore le nom !

Cinq autres films seulement suivirent le constat de Gauteur. À cet égard, Paris brûle-t-il ? (1966), fresque de trois heures aboutissant à la libération de Paris, dotée d’une distribution internationale éclatante (Jean- Paul Belmondo, Leslie Caron, George Chakiris, Kirk Douglas, etc.) et d’une figuration pléthorique, constitua à la fois l’apogée de la carrière de Clément et presque son chant du cygne. Ce film quasi officiel du gaullisme triomphant, qui reprenait tambour battant le portrait dressé mezza voce vingt ans plus tôt dans Le Père tranquille, d’un peuple français essentiellement résistant malgré les apparences, paraissait aller à l’encontre de la modernité incarnée par la Nouvelle Vague, qui privilégiait l’intime, le tournage léger et sur le vif, la liberté de la forme et du propos. Serait-ce parce qu’il aurait fait partie des réalisateurs rejetés sommairement dans le camp de l’académisme – que son élection en 1986 à l’Académie des Beaux-Arts (dont il prit la présidence en 1990) n’aurait fait que confirmer –, que sa carrière s’acheva en 1975, après des films à suspense certes stimulants (notamment Le Passager de la pluie, avec Marlène Jobert et Charles Bronson), car Clément s’y renouvelait en expérimentant, mais qui ne rehaussèrent pas le prestige de leur auteur ?

N’oublions pas cependant que ce fils d’un décorateur, après un passage au Service cinématographique de l’Armée et la réalisation de courts métrages remarqués, en particulier Soigne ton gauche (avec Jacques Tati, 1936) et Ceux du rail (1942), fut considéré comme le chef de file du jeune cinéma d’après-guerre. En 1946, La Bataille du rail, qui magnifia la geste héroïque des cheminots sous l’Occupation, s’apparentait au néoréalisme italien en mêlant documentaire et fiction. Membre fondateur de l’Institut des hautes études cinématographiques, conseiller technique de Cocteau pour La Belle et la bête, Clément était associé à l’avant-garde, ce qu’atteste sa participation à Objectif 49. Il sut ensuite aussi bien allier fantaisie et gravité, représentation enjouée de la jeunesse et évocation des drames de l’histoire récente, dans Jeux interdits (sur fond d’exode) et Quelle joie de vivre (arrivée du fascisme en Italie), que réaliser des adaptations littéraires ambitieuses (Monsieur Ripois, d’après Louis Hémon, dialogues de Raymond Queneau ; Gervaise, d’après L’Assommoir de Zola).

Autant que par le choix de ses sujets, Clément marqua son époque par la virtuosité de ses mises en scène ; celle-ci se manifeste par exemple dans Les Maudits, qui se déroule presque entièrement dans un sous-marin, et dans Les Félins, dont l’érotisme n’a rien à envier au plus célèbre Plein Soleil (d’après Mr Ripley de Patricia Highsmith).

 

Pascal Manuel Heu
critique et chercheur en histoire du cinéma