Création de la Croix-Rouge par Henry Dunant

Genève (Suisse), 26-29 octobre 1863

Henry Dunant, qui partagera en 1901 le premier prix Nobel de la Paix avec Frédéric Passy, est un philanthrope genevois, originaire par sa mère de la noblesse protestante du Berry. Sa famille possède depuis 1793 une propriété à Culoz dans l’Ain. Très francophile, il obtient la nationalité en 1859.

À Genève, Dunant s’occupe très tôt d’œuvres charitables. Dès 1852, il fonde l’Union Chrétienne des Jeunes Gens. Mais en 1853, obéissant à son père, il entre dans une banque qui l’envoie en Algérie à la colonie suisse de Sétif d’où il se lance dans les affaires, qui paradoxalement le ramèneront à sa vocation charitable.

En effet, mauvais gestionnaire, Dunant, qui n’a pas obtenu de l’administration la concession foncière susceptible de lui éviter une faillite, part à la poursuite de Napoléon III qui lui paraît être son dernier espoir. C’est ainsi qu’il arrive le 24 juin 1859 à Castiglione, non loin de Solférino, et y découvre le lendemain « l’un des spectacles les plus affreux qui se puissent présenter à l’imagination », écrit-il dans Un souvenir de Solférino, qu’il publiera à Genève en 1862.

Au soir de la bataille, l’on compte plus de 6 000 morts et près de 40 000 blessés. À Castiglione, Dunant porte secours aux 500 hommes réfugiés dans la Chiesa Maggiore avec l’aide des femmes du village. « Sono tutti fratelli », disent-elles. Amis ou ennemis la veille, ces soldats sans armes, blessés ou malades, gisant à même le sol, sont frères humains pour elles et Dunant. Pendant les jours passés auprès de ces malheureux délaissés par un personnel des services de santé des armées trop peu nombreux et disposant d’un matériel sanitaire rudimentaire, Dunant voit fonctionner des sociétés de secours privées à Bergame, Crémone ou encore Milan. C’est ainsi qu’il remarque combien la charité regroupée et organisée est plus efficace que celle agissant seule.

Rentré à Genève, Dunant retrace donc son expérience dans son célèbre livre et y lance deux idées à l’origine de la création de la Croix- Rouge puis du droit humanitaire. Il prône la constitution de « sociétés de secours dont le but serait de faire donner des soins aux blessés, en temps de guerre, par des volontaires zélés, dévoués et bien qualifiés », et recommande aux grands de ce monde de se réunir en période de paix pour « formuler quelque principe international, conventionnel et sacré, lequel […], servirait de base à des Sociétés de secours pour les blessés ». Avec ce livre qui a fait le tour de l’Europe, Dunant touche le cœur de ses lecteurs qui étaient des souverains, des militaires et des philanthropes.

Très vite, un autre philanthrope genevois, Gustave Moynier, s’intéresse aux idées d’Henry Dunant et songe au moyen de les mettre en œuvre. C’est grâce à cette collaboration qu’est créé dès février 1863 un comité réunissant Dunant, Moynier, les docteurs Appia et Maunoir, ainsi que le général Dufour ami de Napoléon III. Il deviendra en 1875 le Comité international de la Croix-Rouge.

En octobre 1863, les cinq membres du comité organisent une conférence internationale réunissant notamment dix-huit délégués représentant quatorze gouvernements dont celui du Second Empire, qui signent les dix résolutions posant le principe de la création de la Croix-Rouge et les grandes règles de son organisation.

Les participants à cette conférence posent le principe de la création, dans chaque État, d’un Comité de secours - appelé « Société de la Croix-Rouge » à partir de 1872 - afin de seconder les services sanitaires des armées. Pour cela, dès le temps de paix, chaque comité préparera des « secours matériels en tout genre » et formera des « infirmiers volontaires ». Il entrera en relation avec son gouvernement. En temps de guerre, à l’appel des autorités militaires ou avec leur accord, il enverra sur les champs de bataille des infirmiers qui se placeront « sous la direction des chefs militaires ». Ces infirmiers porteront au bras gauche un brassard blanc à croix rouge. Les comités des pays belligérants pourront faire appel à ceux des États neutres et le « Comité de Genève » servira d’intermédiaire entre les comités.

Les participants à la conférence de 1863 votent aussi trois vœux invitant les gouvernements à accorder leur protection aux futurs comités, à reconnaître - en temps de guerre - la neutralité des ambulances, des hôpitaux, du personnel sanitaire officiel et volontaire, des habitants secourant les blessés et de ceux-ci, et à adopter un signe distinctif unique pour le personnel sanitaire des armées.

Dès décembre 1862, Dunant avait cherché à créer un comité à Paris. Il avait conscience de l’importance de la France et de la nécessité d’y faire rapidement adopter ses vues. Un an plus tard, Napoléon III contraint son ministre de la Guerre à autoriser la création d’une société de secours, qui voit ainsi le jour, en mai 1864, avec des personnalités de toutes sensibilités choisies par Henry Dunant et organisée selon des statuts qu’il a rédigés. Le premier vœu est ainsi rempli trois mois avant la tenue de la conférence chargée de discuter du second.

Napoléon III approuvait les idées de Dunant et surtout celle de la neutralité. Aussi lui avait-il ouvert les portes du ministère des Affaires étrangères. En août 1864, est donc organisée à Genève une conférence diplomatique réunissant seize États européens, dont la France qui en assure la réussite en apportant sa caution aux invitations lancées par la Suisse. En outre, les délégués français dominent les débats. La convention « pour l’amélioration du sort des militaires blessés dans les armées en campagne » qui y est adoptée comporte dix articles, organisant la neutralité des établissements et du personnel sanitaires et assurant que « les militaires blessés ou malades seront recueillis et soignés, à quelque nation qu’ils appartiennent ». Le 22 août, douze États signent la convention et la France la ratifie la première dès septembre. Grâce à Paris, la Turquie y adhère en 1865. Bien que la convention ne mentionne pas les sociétés de secours, elles vont s’y référer au moment des guerres de 1866 et 1870. Aussi bien, le brassard blanc à croix rouge avait-il déjà été porté sur le terrain dès 1864, lors de la guerre du Schleswig, par Appia et un autre envoyé du comité. La convention de 1906, révisant celle de 1864, mentionnera les Sociétés et précisera que le signe de la croix rouge renvoie au drapeau suisse avec une inversion des couleurs.

 

Véronique Harouel-Bureloup
maître de conférences HDR à Paris VIII