Préface

 

L’honneur d’ouvrir le Recueil des Commémorations nationales échoit, cette année, à un membre nouvellement élu du Haut comité, de surcroît étranger et praticien d’une discipline, l’histoire des sciences qui peut paraître à un lecteur irréfléchi comme secondaire. En l’acceptant, il a été bien imprudent, et bien près de renoncer en cours de route tant la tâche du Haut comité apparaît périlleuse en ces temps difficiles. En effet, ce qui est en jeu aujourd’hui, c’est le sens même d’une vaste entreprise initiée depuis 1998, mais héritière d’une longue tradition académique.

Si on feuillette les vingt-cinq premiers volumes de « Célébrations » jusqu’en 2011, on ne peut manquer de s’émerveiller. La lecture est comme une promenade dans les jardins du Pincio, où un éparpillement de statues fait découvrir au passant la grandeur de Rome et de l’Italie. Juxtaposées par le hasard de la date, des miettes de politique, d’art, de littérature, de science composent ce que les encyclopédistes médiévaux auraient appelé un Trésor ou un Miroir, où la curiosité le dispute à la piété et à l’édification.

En 2012, le concept de « célébration » fit place à celui de « commémoration ». Cette mutation est lourde de sens. Il ne s’agit plus désormais de stimuler l’admiration et l’émulation par de grands exemples, mais de ressusciter au jour le jour la mémoire entière d’une nation avec ses fulgurances et aussi ses horreurs. C’est, par excellence, une œuvre citoyenne, car si tous les peuples ont du sang sur leur passé, la coïncidence des dates induit la confrontation des temps. Mieux on connaît son passé, moins on en est l’esclave.

Aux savants de tous les horizons réunis dans le Haut comité, ce renversement de perspective a lancé des défis multiples et imprévus.

L’individuel et l’événementiel n’ont pas bonne presse en histoire. Ainsi, l’histoire des sciences a depuis longtemps renoncé à brosser une galerie de grands savants qui font de grandes découvertes pour privilégier l’étude des mouvements profonds et des contextes larges. Mais les hommes et leurs actions ne sont pas pour autant des bouchons ballottés sur la crête des grandes vagues de l’histoire. Ils sont plutôt des balises qui nous aident à mieux y naviguer.

Dans une mémoire qui est indivisible, le choix d’une commémoration n’est pas indifférent. En 2014, le centenaire de la Grande Guerre est ainsi tout rempli de menaces. L’historien, a-t-on dit, est le colporteur des vieilles haines. En fait, il doit se garder tout à la fois de rouvrir des plaies mal fermées et d’administrer sans discernement le sédatif de l’oubli. Il ne peut se permettre la damnatio memoriae des lapicides romains qui sur les inscriptions raclaient les noms des empereurs déchus, ou les accommodements de l’Encyclopédie soviétique qui, du jour au lendemain, remplaça l’article « Beria » par une notice de même longueur sur la mer de Behring.

Mais le plus grand danger est peut-être de projeter dans le passé les préoccupations du présent, si nobles soient-elles. La société contemporaine se veut ouverte à tous. Le passé n’a pas de ces pudeurs. Que deviendraient les Commémorations nationales s’il fallait établir dans les recueils, à la lumière des gender studies, la parité entre les hommes et les femmes et une pondération minutieuse selon les origines, les opinions philosophiques et les préférences sexuelles ? Ce serait, comme disait joliment Mao Tse Toung, se rogner le pied pour l’adapter à la chaussure.

Enfin, dans notre société numérique, il est des gens pour s’étonner que des commémorations, par nature éphémères, bénéficient d’un support aussi durable et aussi coûteux que le papier. C’est oublier que l’histoire est, selon Thucydide, ktêma eis aei, « un acquis pour toujours », qu’un document informatique est illisible après quelques années, que les petits livres savants, élégants et robustes des Commémorations ont une audience croissante dans tous les milieux, même les plus populaires, parce qu’ils sont les vecteurs sûrs et efficaces pour vulgariser la recherche historique. Il y a gros à parier que dans quelques décennies, quand tous les écrans d’ordinateur seront éteints, un de nos descendants découvrant les Commémorations dans un recoin de bibliothèque regardera autrement son calendrier.

 

Robert Halleux
membre de l’Institut
membre de l’Académie Royale de Belgique