Jeanne-Antoinette Poisson, marquise de Pompadour

Paris, 29 décembre 1741 - Versailles, 15 avril 1764

Madame de Pompadour, maîtresse de Louis XV - Huile sur toile de François Boucher, 1758
© Victoria ans Albert Museum, London

Madame de Pompadour a fait durer sa liaison avec Louis XV pendant près de vingt ans. C’est une performance qu’on ne se lasse pas d’admirer, fut-ce avec une pointe de condescendance amusée. Rien ne prédisposait l’épouse d’un futur fermier général, Le Normant d’Étiolles, à devenir la maîtresse du roi de France. Beauté sage, douée de tous les talents, « frottée » de philosophie, elle semblait appelée à briller dans les salons parisiens. C’était compter sans les maîtres des finances royales, les banquiers Pâris, qui furent les instigateurs du petit complot qui jeta la jeune femme dans les bras du souverain. Dès les premières rencontres du monarque avec cette bourgeoise issue d’un milieu décrié, on sait peu de choses, mais tout laisse à penser que la séduction fut réciproque et fulgurante. Quelques mois après cette aventure quasi clandestine, le roi offrit le marquisat de Pompadour à Mme d’Étiolles et l’imposa comme favorite.

Sa présentation à la cour et son élévation au rang de « maîtresse déclarée » scandalisent Versailles. L’élue fait figure d’intruse, d’usurpatrice : de quel droit occupe-t-elle une fonction accordée jusqu’alors aux seules femmes de la noblesse ? La charge (mais peut-on parler ici de charge ?) de maîtresse royale est alors la plus convoitée du royaume. Celle qui la détient en tire gloire et plaisir pour elle-même, grâces de toutes sortes pour sa parentèle et ses protégés.

Devenir la compagne d’élection de Louis XV requérait d’exceptionnelles qualités. La marquise comprit aussitôt la nature de ce prince mélancolique qu’il fallait perpétuellement arracher à ses humeurs sombres. Elle conservait avec lui un naturel inconnu dans « ce pays-ci ». Elle avait fréquenté des milieux dont il ignorait tout, rencontré des écrivains, des savants, des artistes et vécu des expériences assez banales, mais extraordinaires aux yeux d’un souverain confiné dans ses palais. Jamais Louis XV n’avait connu de femme aussi vivante, aussi séduisante, tout à la fois épouse et maîtresse.

Mais les rivages de Cythère sont semés d’écueils. Au risque de tomber sous les coups de ses adversaires – et ils étaient nombreux à vouloir sa disgrâce –, la marquise dut s’adapter aux mœurs de la cour. Comme aucune règle ne définissait le statut de « maîtresse déclarée » dans ce monde pourtant codifié à l’extrême, elle imposa très tôt sa souveraineté pour la rendre inexpugnable, ayant décidé de laisser un nom glorieux dans l’histoire des grandes favorites. Elle voulut gouverner les plaisirs du roi et de la cour comme Mme de Montespan, mais tenait à percer les secrets du pouvoir occulte de Mme de Maintenon dont le destin l’impressionnait et lui servait de guide. Dans ce Versailles mythique, à la fois lieu de pouvoir et de divertissement, elle a conféré à sa charge une dignité, un rayonnement qui firent d’elle plus qu’une favorite, la véritable reine, tout en traitant l’épouse légitime avec des marques de respect, voire de soumission.

La marquise comprit que pour durer, son ascendant devait s’exercer sur l’esprit de Louis XV plutôt que sur ses sens. À mesure que s’éteignait le désir, son influence ne cessait de grandir. Victime d’une santé fragile, elle dut renoncer à demeurer l’amante du roi, cinq ans après le début de leur liaison. Elle s’apprêtait alors à jouer un rôle inédit, celui « d’amie nécessaire ». Reine allégorique, elle continua de tenir celui de la véritable souveraine tout en étant exclue, comme elle, des plaisirs du lit royal. Ce soin fut laissé à des jouvencelles sans danger pour elle.

Cependant maîtresse réelle ou maîtresse honoraire, Mme de Pompadour s’est affirmée comme le mécène du royaume et le conseiller du prince. Dès le début de sa faveur, elle se pose en protectrice des gens de lettres, mais il est difficile de se faire l’avocat des écrivains auprès d’un roi que la lecture ennuie et qui se méfie des idées nouvelles. Elle soutient pourtant Voltaire et ne ménage pas ses efforts en faveur de l’Encyclopédie.

Tout autre est le magistère qu’elle exerce sur les arts. Elle passe quantité de commandes pour ses multiples résidences : artistes et artisans sont à ses ordres. Elle fait travailler Nattier, Boucher, Carle van Loo, Quentin de La Tour, Falconet, Bouchardon, Pigalle, les ébénistes Migeon, Oeben... On entend dire parfois avec une pointe de mépris qu’elle a contribué à la naissance d’un art Pompadour au maniérisme excessif, mais son goût pour le style rocaille ne l’empêche pas de soutenir Soufflot, Gabriel, Cochin, adversaires déclarés de cette esthétique et de protéger le peintre Vien, précurseur de Jacques-Louis David. Elle préside à la réorganisation de la Direction des Bâtiments du roi, ancêtre du ministère des Beaux-Arts. Elle est à l’origine de la fondation de l’École royale militaire confiée à Gabriel. Elle n’est pas étrangère à la réalisation de la place Louis XV et à la construction de l’église Sainte-Geneviève d’après les plans de Soufflot ainsi qu’au projet du petit Trianon, qu’elle ne verra jamais achevé.

Plus contestée et plus contestable fut son action politique. Elle a toujours encouragé le roi à la fermeté dans les affaires intérieures de l’État, défendant avec force les principes de l’absolutisme. Pour mener sa politique extérieure, Louis XV s’est servi de son talent et de sa discrétion sans pourtant céder à ses sollicitations s’il ne les approuvait pas. Elle est restée dépositaire des secrets du monarque. Minée par la tuberculose, elle s’est éteinte à Versailles le 15 avril 1764.

 

Évelyne Lever

Source : Recueil des commémorations 2014