Première agression de la bête du Gévaudan

1764

30 juin 1764 : Jeanne Boulet, 14 ans, est la première victime déclarée de la Bête du Gévaudan. La mort violente de la fillette, dévorée par « la bête féroce », est consignée dans le registre de la paroisse de Saint-Étienne-de-Lugdarès, située aux confins du Gévaudan (Lozère) et du Vivarais (Ardèche). Cette attaque meurtrière se répète bientôt, plongeant la province dans l’effroi pendant trois longues années. Jusqu’en 1767, la Bête tue environ 80 personnes, en blesse et en agresse plus de 150 autres. Si les attaques de loups sur l’homme sont loin d’être un phénomène rare, celles qui frappent le Gévaudan s’en démarquent par plusieurs aspects, dont l’abondance des sources historiques (correspondance administrative, relations officielles ou privées, registres paroissiaux, recueils de traditions orales...). Dès le XVIIIe siècle, les épisodes sanglants et mystérieux du Gévaudan font couler beaucoup d’encre. Depuis les premières sommes des abbés Pourcher (1889) et Fabre (1901), les travaux récents des chercheurs Guy Crouzet et Jean-Marc Moriceau ont profondément renouvelé une historiographie pléthorique et de qualité inégale.

Revenons aux faits... Après le décès de Jeanne Boulet, les agressions se multiplient. Les deux tiers des victimes ont entre 8 et 15 ans, les autres sont de jeunes adultes, surtout des filles. La vulnérabilité des sujets et leurs cadavres mutilés choquent la population. Les zones de prédation s’étendent, depuis Langogne jusqu’à l’entière Margeride et en Aubrac. Une « psychose collective » s’installe, alimentée par la rumeur d’un monstre protéiforme, qui emprunte les traits de créatures diaboliques telles que la hyène ou le léopard. Avide de sensationnel, la presse relaie l’affaire dans les gazettes françaises puis européennes, lui donnant l’ampleur du premier fait divers ! La gravité de la situation fait de sa résolution un enjeu national. Louis XV s’implique personnellement et dépêche ses propres envoyés pour coordonner les opérations. Mais les dragons du capitaine Duhamel puis les seigneurs normands d’Enneval père et fils échouent. Devant leur impopularité grandissante auprès de la population, lourdement sollicitée pour les battues, Louis XV envoie son porte-arquebuse, François Antoine. Le 21 septembre 1765, il abat un très grand loup dans la forêt des Chazes et ramène sa dépouille à Versailles.

Pour le gouvernement, la crise du Gévaudan est réglée. Pourtant, les agressions se poursuivent. Jusqu’en 1767, les battues sont désormais conduites par les seigneurs gévaudanais. Le 19 juin, Jean Chastel tue un second grand loup lors d’une chasse conduite par le marquis d’Apcher, au bois de La Ténazeyre. Ainsi s’achèvent ces terribles événements. D’autres loups anthropophages ont sévi dans l’histoire. Pourtant, les violents épisodes du Gévaudan sont porteurs d’une forte symbolique.

Une petite province s’est soudain retrouvée au centre des préoccupations d’un grand pays. Ce retentissement inédit tient peut-être aussi au fait que fut alors mis en évidence un décalage, existant entre le progrès social et économique prôné par le Siècle des Lumières, et la misère jugée obscurantiste de certaines régions reculées du royaume de France.

 

Alice Motte
directeur des Archives départementales de la Lozère
conservateur du patrimoine