Création de la manufacture de tapisseries de Beauvais

1664

En 1664, choisi par Louis XIV sur proposition de Colbert, le marchand tapissier parisien Louis Hinart, originaire de Beauvais, y implantait une manufacture de tapisseries privée. La Couronne participait aux frais d’installation et accordait divers privilèges, dont le titre de Manufacture Royale, sous conditions d’embauches et de formation, en vue de développer une fabrication française et de réduire l’importation des tapisseries flamandes. Cette création succédait à la transformation en 1662 de la manufacture du faubourg Saint-Marcel (au lieu dit des Gobelins) en Manufacture royale des meubles de la Couronne qui, bien que privée elle aussi, était destinée au service du roi. La clientèle moins aisée pouvait s’adresser aux manufactures d’Aubusson et Felletin.

À la suite de l’échec financier du premier entrepreneur, Hinart (1664-1684), la manufacture de Beauvais devint propriété du roi, les successeurs jouant, en quelque sorte, le rôle de « gérants ». Ce furent Behagle (1684-1705), les frères Filleul (1711-1722), Mérou (1722-1734), Besnier et Oudry (1734-1753), Charron (1753-1780), Menou (1780-1793), Camousse (1794-1800), Huet et ses fils (1800-1819), Guillaumot (1819-1828)… En 1794, la réouverture des ateliers, fermés en 1793, était assurée par l’État et, en 1804, la production fut réservée aux résidences impériales. Administrativement rattachée au Mobilier national en 1936 (comme les Gobelins en 1937), la manufacture fut transférée à Aubusson en 1939 puis, les bâtiments de Beauvais venant d’être bombardés, rapatriée aux Gobelins en 1940. La réinstallation à Beauvais s’effectua en 1989 dans d’anciens abattoirs de la ville, où l’activité se poursuit aujourd’hui au profit de l’État.

Les études principales portant sur cette manufacture sont dues à quelques-uns des derniers administrateurs, Jules Badin, Jean Ajalbert, Jean Coural, Jean-Pierre Samoyault (1994-2002)… Parallèlement à Badin, Jules Guiffrey, administrateur des Gobelins, donnait accès à divers documents d’archives permettant, entre autres, de connaître l’un des grands acquéreurs, le roi Louis XIV qui tentait de sauver l’entreprise. Puis Roger-Armand Weigert (1907-1986) chercha à établir le catalogue des œuvres comme ensuite Bertrand Jestaz. Enfin, l’étude de tapisseries conservées dans des musées, souvent américains, a permis de pallier les grandes lacunes des archives de la manufacture.

À l’origine, non soumis à la célébration royale, les thèmes de Beauvais furent plus libres et légers que ceux des Gobelins comme le démontre en particulier, la tenture des Jeux d’enfants d’après Damoiselet, sous Hinart.

Les Verdures dominent la production. D’influence flamande, les premières sont établies d’après l’œuvre d’un peintre déjà disparu, Jacques Fouquières. Elles furent agrémentées d’animaux (Oiseaux de la Ménagerie) sous Hinart, puis sous Béhagle (Ports de mer). Ce thème se perpétuera durant le premier tiers du XVIIIe siècle, sous forme de Combats d’animaux (Souef), ou de chasses : les Petites Chasses (proches de Van der Meulen) sous Béhagle et de Chasses nouvelles (Oudry) sous Mérou. Ces verdures se transformeront progressivement en scènes animées comme les Amusements champêtres (Oudry), la Noble Pastorale (Boucher), puis les Pastorales à draperies (Huet).

Un tour plus abstrait (sujets de fantaisie sur fond uni) fut donné par les Grotesques (Monnoyer), vers 1688, réinterprétation des modèles pompéiens revus par la Renaissance et récemment par Berain, précédant ainsi un mouvement artistique de libération qui s’étendit aux Gobelins.

Traité en scènes de genre, l’exotisme triompha avec deux modèles de Tentures chinoises, la première apparue au XVIIe siècle (Monnoyer, Blain de Fontenay, Vernansal), la deuxième sous Besnier et Oudry (Boucher). Une Comédie italienne (Gillot et Vigoureux Duplessis) sous les Frères Filleul, fut suivie par des Fêtes italiennes (Boucher), par des Jeux Russiens (Le Prince) et par des figures d’origine plus vague, Les Bohémiens (Casanova) exécutés sous Charron. Une mise en scène théâtrale est prisée (Grotesques et Comédie italienne citées, Comédies de Molière par Oudry).

Les sujets religieux et l’histoire furent réduits chacun à une seule tenture : Les Actes des Apôtres d’après Raphaël, sous Hinart, et les Conquêtes de Louis XIV de Martin des Batailles, sous Béhagle.

La mythologie, quant à elle, narrative et poétique au XVIIe siècle, (Céphale et Procris par Damoiselet, Métamorphoses par Houasse, Histoire de Psyché, anonyme, sous Béhagle), fut, au XVIIIe siècle, prétexte à scènes galantes (Ile de Cythère par Vigoureux Duplessis, Histoire de Psyché, Amours des Dieux, Fragments d’Opéra, les trois d’après Boucher) ou à figurations animales (Métamorphoses d’après Oudry).

La littérature apparue dès Hinard avec la tenture romanesque du Songe de Polyphile, tissée d’après les toiles du peintre Eustache Le Sueur fut employée ensuite sans grand succès (l’Histoire de Télémaque par Arnoult de Vuez, les Comédies de Molière par Oudry, l’une et l’autre sous Mérou), ou sur commande unique (Histoire de Don Quichotte par Natoire sous Besnier). Elle reçut cependant un bel accueil lorsqu’elle se traduisit par des représentations animalières (Fables de La Fontaine par Oudry sous Besnier).

En la deuxième moitié du XVIIIe siècle, un retour s’amorça vers des sujets historiques (Conquête des Indes par Lavallée Poussin), allégoriques (Les Convois militaires par Casanova, Les Sciences et les Arts par Lagrenée, Les Quatre parties du monde par Le Barbier), ou relevant de l’histoire antique (Alexandre par Lavallée-Poussin, et sujets divers par Monsiau), ou encore de la mythologie traitée sous l’angle de la vertu (L’Iliade d’Homère par Deshayes, scènes d’Achille par Desoria). Tardivement (années 1780), des tapis furent exécutés.

Au XIXe siècle comme au début du XXe siècle la manufacture se consacra aux « Meubles », avec des motifs essentiellement ornementaux. Au XIXe siècle ils sont dus en particulier à Dugoure, La Hamayde de Saint-Ange, Chenavard, Couder, Viollet-le-Duc, Chabal-Dussurgey, Galland, Quost, tandis que les rares tentures reprennent des modèles anciens. Plus divers dans les années 1925, les motifs sont alors dus à Veber, Taquoy, Véra, Karbosky, Gaudissart, Dufy, Cappiello, Follot. L’administrateur du Mobilier national, Guillaume Janneau (1926-1944), fit appel à Lurçat afin de retourner à la sobriété originelle de la tapisserie, puis, dans la deuxième moitié du siècle, la plupart des courants artistiques seront enfin représentés grâce, en grande part, à Bernard Anthonioz nommé par André Malraux pour implanter la création contemporaine dans divers établissements. À Beauvais citons les œuvres tissées d’après Adam, Alechinsky, Bazaine, Brauner, Buri, da Silva, Derain, de Stael, Hajdu, Hartung, Le Corbusier, Masson, Matisse, Schlösser, Vasarely…

Cette importante politique publique d’art contemporain est aujourd’hui poursuivie.

 

Nicole de Reyniès
conservateur général du patrimoine