Alphonse Bertillon

Paris, 22 avril 1853 - Paris, 13 février 1914

Reconnu comme un des fondateurs de la police scientifique, Alphonse Bertillon va développer des techniques et méthodes innovantes au sein de la préfecture de police de Paris qui se diffuseront très largement à travers le monde.

En 1879, Bertillon est employé comme commis aux écritures à la préfecture de police. Il a pour tâche de rédiger les signalements des inculpés sur les fiches et s’aperçoit des approximations considérables commises. Il va dès lors élaborer un système rigoureux, face à des techniques inopérantes : l’anthropométrie judiciaire ou bertillonnage.

Alphonse n’est pas un commis tout à fait ordinaire, car issu d’une famille de scientifiques renommés. Achille Guillard, son grand-père est l’inventeur du mot « démographie ». Son père, Louis Adolphe Bertillon, médecin, fondera avec d’autres en 1859 l’École d’anthropologie. Son frère aîné de deux ans, Jacques, médecin, est directeur des statistiques de la Ville de Paris. Ils furent tous dreyfusards là où lui se révéla l’expert-graphologue, hostile à Dreyfus, en 1899.

Dans cette France de la IIIe République, obsédée par la récidive galopante, il n’est plus question de marquer les coupables afin de mieux les reconnaître ensuite, la loi du 31 août 1832 a aboli la marque au fer rouge. L’identification devient donc la condition élémentaire de la répression. La méthode anthropométrique permet pour la première fois d’établir scientifiquement l’identité des délinquants et de sanctionner parmi eux les récidivistes.

L’établissement rigoureux des signalements des prévenus, juxtaposé avec une technique rationnelle de classement aboutit à l’instauration d’un fichier judiciaire élaboré et efficace. Alphonse Bertillon va fonder son système sur la mensuration de certaines parties du corps : tête, bras, jambes, partant de l’observation qu’il existe une fixité à peu près absolue de l’ossature humaine à partir de la 20e année, et que le squelette humain présente une diversité extrême de dimensions comparé d’un sujet à l’autre et une méthode de classement rationnel.

Pour rendre indiscutable aux yeux des magistrats sa méthode, il va y ajouter le portrait parlé qui fera retrouver le malfaiteur en fuite, le relevé des marques particulières qui seules pourront donner la certitude judiciaire, et l’adjonction de la photographie judiciaire qui personnalisera les signalements anthropométriques. La criminalistique est née.

Ces éléments forment la clé de voûte du système anthropométrique et viendront épauler les grandes lois répressives envers les récidivistes comme la loi du 27 mai 1885 (sur la relégation et l’interdiction de séjour) ou celle du 26 mars 1891, qui s’inspirent du grand principe de la division des délinquants en deux catégories : les délinquants primaires pour qui la méthode se veut curative et consiste à donner le désir de s’amender et les récidivistes pour qui la méthode est d’aggraver le jeu des pénalités et, lorsqu’il y a preuve d’une perversité irréductible, de les éliminer du milieu social. Rejeté puis accepté, controversé puis adoubé, l’arrestation de l’anarchiste Ravachol en 1892 consacra le bertillonnage. Le Service d’identité judiciaire fut créé le 11 août 1893. L’anthropométrie fut vite supplantée par une méthode cette fois-ci infaillible, au grand dam de Bertillon, la dactyloscopie (les empreintes digitales) introduite par sir Francis Galton. Néanmoins le bertillonage va se maintenir, à travers la mise en place d’un carnet anthropométrique pour les « gens du voyage », au cœur de la loi de 1912 sur l’exercice des professions ambulantes et la réglementation de la circulation des nomades. Ce dispositif contraignant et discriminatoire durera jusqu’en 1969. Bien que destinée aux récidivistes, l’anthropométrie judiciaire, ancêtre de la biométrie s’adresse à l’ensemble de la société. Cette méthode, au fondement de multiples innovations dans le domaine judiciaire, fait d’Alphonse Bertillon un acteur essentiel de l’histoire de l’identification nationale.

 

Martine Kaluszynski
directrice de recherche au CNRS
Pacte-CNRS-IEP Grenoble

 

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