Fondation de l'abbaye Saint-Victor de Marseille par Jean Cassien

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Généralement, une commémoration se fonde sur une date de référence. Celle de la fondation de l’abbaye Saint-Victor de Marseille relève surtout de la tradition. Néanmoins, le monument doit figurer dans la mémoire collective. À l’heure actuelle, dans la topographie marseillaise, dominant la rive sud du Vieux Port, la partie visible se réduit à l’ancienne abbatiale médiévale dont la composition s’étage entre XIIe et XIVe siècles. Elle était alors complétée au sud par le cloître, au nord par la demeure de l’abbé. De part et d’autre de l’église, la disposition rappelle les deux sources de la vie monastique, la forme cénobitique pour le cloître, la forme érémitique pour le logis abbatial qui en exprimait évidemment une forme dévoyée.

Il est intéressant que ce soit à Marseille, où précisément vécut Jean Cassien, qu’ait été conservé un tel monument dont la disposition évoque les deux formes entre lesquelles se partageait la recherche d’une vie chrétienne idéale. C’est à Marseille que Cassien composa ses ouvrages fondateurs, les Institutions cénobitiques et les Conférences, par lesquels il exposait les idéaux qu’il avait expérimentés successivement en Palestine et en Égypte. Cette vie de caractère angélique était proposée à une société chrétienne déjà confrontée aux risques de l’établissement et de la compromission. Cassien fut à cette époque la référence des élites religieuses régionales et, outre les évêques d’Apt et de Fréjus qui portaient intérêt à la vie monastique, le plus connu de ses correspondants était le fondateur du monastère des îles de Lérins, Honorat.

La réputation spirituelle de Cassien fut telle que, dans la deuxième moitié du XIe siècle, lorsque la communauté bénédictine de Saint-Victor voulut confirmer son autorité dans le cadre de la réforme de l’Église, elle fit valoir qu’il avait été son fondateur, ce qui a ensuite été retenu par la tradition. Mais alors qu’il écrivait la vie de Cassien, vers 460, le prêtre marseillais Gennade, s’il lui attribua la fondation de deux monastères, l’un d’hommes, l’autre de femmes, ne précisa rien d’autre à propos de ces établissements et ce fut 600 ans plus tard aussi que, comme celle de Saint-Victor, la fondation du monastère féminin Saint-Sauveur fut donnée à l’auteur monastique.  

Que dit le site lui-même ? Il illustre un processus partagé par de nombreux autres établissements chrétiens nés au cours de l’antiquité tardive, désignés par le terme « basilique ». Leur implantation est caractéristique, dans les cimetières d’époque romaine, en dehors des remparts urbains à l’intérieur desquels il avait été proscrit d’inhumer. En règle générale, le point de fixation consistait en une tombe vénérée, réputée être celle d’un martyr ou d’un personnage considéré comme saint, tel un évêque. La basilique Saint-Victor répond parfaitement à ce processus, et elle est ainsi mentionnée à plusieurs reprises à la fin du VIe siècle par Grégoire de Tours, qui signifie que le lieu de sépulture du martyr éponyme était un but de pèlerinage où se produisaient des miracles. À Marseille même, à la porte nord de la ville antique, vient d’être découverte une autre de ces grandes basiliques. Auprès de son autel, se trouvait un monument funéraire, lui aussi objet de vénération. Ce lieu de culte disparut dès le VIIe siècle.

Pour sa part, l’étude archéologique a révélé un complexe bien adapté dès l’origine à une fonction martyrologique. Il fut transformé en crypte lors de la surimposition de l’abbatiale médiévale. Au Ve siècle, en marge d’un cimetière utilisé dès l’époque grecque sur la pente montant du Lacydon, des tombes commencèrent par occuper les marges d’une carrière abandonnée. À certaines inhumations furent données des formes adaptées à cette topographie rupestre, loculi sur les parois verticales des anciens fronts de taille et une chambre funéraire au moins, ou cubiculum, excavée dans le rocher au fond de la galerie. Ceci est à l’origine des textes successivement forgés qui, dès le haut Moyen Âge, évoquèrent l’inhumation subreptice du corps d’un martyr nommé Victor. C’est dans ce cadre rocheux que fut élevé un monument exceptionnel dont le vestibule est encore identifiable, vers lequel convergeaient les circulations. Suivait une surface intermédiaire, sans doute à ciel ouvert, sorte de jardin peut-être, puis venait le lieu de culte, composé d’un avant-corps en trois nefs et trois travées précédant le sanctuaire proprement dit, une haute élévation de plan centré, avec tribunes, qui prenait le jour par ses fenêtres hautes au-dessus du niveau du rocher encaissant, et couverte d’une coupole. Comme ailleurs, les tombes, ici sous forme de sarcophages, se sont accumulées au contact du lieu de culte.

Cette architecture triomphale ne correspond pas à celle d’un simple établissement monastique. Ce fut seulement à l’époque romane que le programme de reconstruction accapara progressivement l’ensemble des lieux restés jusqu’alors pour l’essentiel dans leur état d’origine. Les données chronologiques suggérées par le matériel issu des fouilles rendent aussi perplexe sur l’attribution à Cassien des origines chrétiennes du site et ce serait plutôt dans la deuxième moitié du siècle que ce complexe aurait été élevé. De telles basiliques n’avaient pas non plus pour fonction propre d’accueillir des moines et elles n’étaient pas sous le gouvernement de ceux-ci, mais sous celui de l’évêque. Parfois, des formes de vie monastique diverses s’y rattachèrent de façon annexe, mais jamais de façon principale. Il faut donc se résoudre à ignorer l’emplacement des fondations cassianites de Marseille. 

Souvent, ces basiliques suburbaines s’enorgueillissaient aussi d’accueillir la tombe et le culte du fondateur. Or il n’est aucunement fait référence à Cassien à l’époque carolingienne alors que les lieux étaient effectivement occupés par une communauté cénobitique à laquelle est sans doute due la pérennité du site. La relique exposée dans l’église à l’époque moderne n’est évidemment qu’un substitut tardif à cette absence. Quoi qu’il en soit, tant le personnage joua un rôle fondamental dans l’histoire de la pensée monastique, il est important de célébrer sa venue à Marseille et, à défaut de meilleure précision, l’année 414 peut en constituer le repère. Ensuite, la communauté qui occupa les lieux doit être associée à cette mémoire au titre d’une prise en charge spirituelle, même si elle ne fut pas affirmée avant le XIe siècle, dans le cadre de la réforme de l’Église inspirée de l’idéal monastique. C’est alors que fut écrite une histoire sainte simplifiée qui renforçait aussi l’image et le prestige de la communauté.

 

Michel Fixot
professeur émérite, université d’Aix-Marseille