Pose de la première pierre du Panthéon

1764

L’édifice parisien qui symbolise la République avec le plus de faste monumental, le Panthéon, a été conçu dès 1755 par l’architecte Jacques-Germain Soufflot. Selon le vœu de Louis XV, en reconnaissance de la guérison d’une maladie contractée à Metz (1744), il s’agissait de construire une église en louange à sainte Geneviève, patronne de Paris. Le culte très populaire autour de la châsse de la sainte gardait la mémoire des temps reculés de Clovis, le premier roi chrétien des Francs. Avec un financement lancé par des loteries, le chantier, qui débute en 1758, aboutit en 1763 avec les soubassements et la vaste crypte : le monument sortait de terre. Il y a deux cent cinquante ans, le 6 septembre 1764, Louis XV vint poser la « première pierre » ; une grande fête accompagna ce geste personnel, hautement symbolique. Un tableau du peintre Pierre-Antoine Demachy en montre l’apparat et, surtout, le décor éphémère auquel l’artiste avait lui-même participé : grandeur nature, une immense toile peinte en trompe-l’œil simulait le portique de la future église, semblable au pronaos d’un temple grec. Après quelques modifications de plan et plusieurs projets pour le dôme, Soufflot mourut en 1780 alors que les voûtes des nefs étaient achevées. Ses successeurs, son neveu Soufflot le Romain et les ingénieurs Brébion et Rondelet, se chargèrent d’ériger le dôme sur ses dessins (1790), tandis que se poursuivait le programme de sculptures ornementales.

Le Père Marc-Antoine Laugier, dans ses Observations sur l’architecture (1765), louait ainsi le chef-d’œuvre de Soufflot, en approuvant sa conception révolutionnaire : « Ce monument présentera aux siècles les plus reculés le premier modèle de la parfaite architecture ». Sectateur de l’architecture des Grecs, dont on découvrait alors in situ les temples, mais également grand admirateur du système constructif gothique (deux options esthétiques contradictoires !), le théoricien de l’architecture saluait dans cet audacieux syncrétisme une option à la fois artistique et symbolique propre à régénérer l’architecture classique française. Certes, la plastique de l’ordre antique, aux colonnes libres et portantes (contrairement aux pilastres, bannis), devait produire l’effet principal du temple moderne, non seulement dans le portique colossal, mais aussi à l’intérieur des quatre nefs. Pour donner une légèreté spirituelle à l’ensemble et magnifier le culte dans une ambiance lumineuse, Soufflot allégea au maximum les supports, s’inspirant du système des forces dynamiques caractéristiques de l’architecture ogivale. Avec une stéréotomie très savante, en dissimulant des arcs-boutants derrière les murs linéaires du temple et en substituant des calottes légères, portées sur des tribunes, aux lourds vaisseaux en plein cintre traditionnels dans l’architecture sacrée du XVIe au XVIIIe siècle, l’artiste fit un usage abondant de la pierre armée. Ancrages, chaînages et tirants métalliques, invisibles, constituaient une solution de souplesse au délicat problème de la solidité des supports du dôme et du fronton. En 1770, l’ingénieur Perronet, sollicité pour une expertise du chantier, fit l’éloge du système de Soufflot, en insistant sur l’inspiration « naturelle » puisée dans les églises du « temps des Goths » : « La magie de ces derniers édifices consiste principalement à les avoir construits en quelque sorte à l’imitation de la structure des animaux […] Ces édifices pourraient subsister, comme un squelette […] En imitant aussi la nature dans nos constructions, on peut avec beaucoup moins de matière faire des ouvrages très durables ». Cette année-là, Pierre Patte, qui contestait ce système de structure allégée pour supporter le dôme, publiait un pamphlet contre la bonne marche du chantier. L’année suivante, tandis que les gazettes se faisaient l’écho de polémiques acerbes, l’ingénieur Émiland-Marie Gauthey donnait raison à Soufflot. Toutefois, en 1776, lors du décintrement des grands arcs doubleaux et des pendentifs de la coupole, apparurent des avaries dues au tassement des assises. Dès lors, le renforcement de la maçonnerie au niveau des piles de la croisée, ainsi qu’une amélioration des contre-poussées, donnèrent lieu à de nombreux débats, expertises et projets jusqu’à l’Empire.

La Révolution contribua, d’une manière inattendue et irréversible, à de profondes transformations dans l’église que Soufflot avait conçue à la gloire du roi et de la nation. La mort de Mirabeau, puis le transfert des cendres de Voltaire à Paris, inaugurèrent le culte des grands hommes de la Patrie : le 4 avril 1791, l’Assemblée nationale adoptait un décret laïcisant le monument. La crypte, destinée à l’origine à la sépulture des moines génovéfains, devint le symbole du nouveau pouvoir politique et, pour l’extérioriser, on souhaita donner plus d’austérité et de solennité au monument. Le théoricien de l’architecture, Antoine-Chrysostome Quatremère de Quincy (membre du Comité d’instruction publique) fut chargé du nouveau programme de sculptures civiques qui devait désormais s’inscrire dans une architecture épurée : c’est ainsi que furent supprimés les deux clochers qui encadraient le chevet et, surtout, que furent bouchées les trente-neuf fenêtres basses de la nef. L’esthétique lumineuse du temple, voulue par Soufflot, était ruinée à jamais. L’architecte-ingénieur Jean-Baptiste Rondelet fut le maître d’œuvre de l’architecture du Panthéon, jusqu’à l’Empire ; Louis-Pierre Baltard (le père) lui succéda sous la Restauration après que Napoléon, en 1806, eut rendu les nefs de l’édifice au culte catholique. Entre-temps, le chantier de consolidation avait vu, de 1796 à 1801, se succéder nombre d’expertises, de projets, de polémiques qui opposèrent architectes (Peyre neveu, Viel, De Wailly, Chalgrin, Brongniart, Petit-Radel, Vaudoyer), ingénieurs et mathématiciens (Laplace, Bossut, Prony), dont triompha Rondelet. Jusqu’aux funérailles de Victor Hugo (1885) qui confirmèrent définitivement la laïcité du Panthéon, celui-ci fut durant tout le XIXe siècle un immense chantier de sculpture et de peinture : en témoignent notamment le fronton de David d’Angers (1837) et les immenses toiles marouflées déroulant, sous la IIIe République, les images de l’histoire de France. Toujours délicat dans sa structure, cet insigne chef-d’œuvre de l’architecture des Lumières n’a cessé de connaître des campagnes de restauration au XXe siècle. Après la pose d’un gigantesque échafaudage en 2013, le nouveau chantier lancé en 2014 devrait durer une dizaine d’années.

 

Daniel Rabreau
professeur émérite
université Paris I – Panthéon-Sorbonne

 

Voir Célébrations nationales 1991, p. 42 ; 2006 et 2007