Bataille de Bouvines

dimanche 27 juillet 1214

Au début de l’année 1214, Philippe Auguste est en mauvaise posture. Jean sans Terre, roi d’Angleterre et duc d’Aquitaine, Othon de Brunswick, roi de Germanie et empereur, Ferrand de Portugal, comte de Flandre, et même un ancien fidèle du roi de France, Renaud de Dammartin, se sont mis d’accord pour l’attaquer. Pendant que Jean sans Terre débarquera sur la façade atlantique pour reconquérir le comté de Poitou et les autres fiefs dont Philippe Auguste s’est emparé, les trois autres menaceront le Capétien par le nord.

Depuis le début de son règne, Philippe Auguste a connu autant de déboires que de succès. Les premières années, le frère de Jean sans Terre, Richard Cœur de Lion († 1199), lui a infligé de cuisants revers. À l’époque, l’« empire Plantagenêt » allait des frontières de l’Écosse aux Pyrénées, sans former, bien sûr, un ensemble cohérent. Roi en Angleterre, Richard n’était que duc en Aquitaine et en Normandie, comte en Anjou, le berceau de la famille Plantagenêt.

Richard était un adversaire redoutable. Son frère le roi Jean est plus facile à mettre en échec. En 1204, Philippe a facilement conquis le duché de Normandie, le plus riche des grands fiefs du royaume. Sont tombés ensuite entre ses mains l’Anjou, le Maine, la Touraine et le Poitou (1204-1206). Un temps, avant de se raviser, le pape Innocent III (1198-1216) a même évoqué la dévolution de la couronne d’Angleterre au prince Louis, le fils de Philippe Auguste. Tout semble donc sourire au roi de France. Mais ses succès lui valent des ennemis. Othon de Brunswick est le neveu de Jean sans Terre. Surtout, il reproche à Philippe Auguste d’avoir soutenu Philippe de Souabe, son rival pour la couronne impériale. Ferrand de Portugal est devenu comte de Flandre avec l’accord de Philippe Auguste, mais celui-ci en a profité pour le spolier d’une partie du comté. Pour de sombres histoires de droit féodal, Renaud de Dammartin a rallié les ennemis du roi de France : c’est l’âme de la coalition dont Jean sans Terre est le banquier.

La guerre commence en février 1214. Le roi d’Angleterre débarque à La Rochelle et entreprend la reconquête de l’Anjou et du Maine. Pour lui barrer la route, Philippe Auguste envoie son fils, le prince Louis. Le roi de France se réserve d’affronter la principale armée adverse, celle que commande Othon de Brunswick et où se trouvent Ferrand de Portugal, Renaud de Dammartin et un demi-frère de Jean sans Terre, Guillaume, comte de Salisbury, dit Longue-Épée. Le 2 juillet 1214, le prince Louis est vainqueur à La Roche-aux-Moines. Ce n’est pas vraiment une bataille rangée, car Jean sans Terre a pris la fuite sans combattre, mais l’essentiel est acquis : le roi d’Angleterre n’a d’autre choix que de rembarquer.

Au nord, Philippe Auguste s’est porté au-devant de l’ennemi, mais il a affaire à plus forte partie. Le roi de France est circonspect. Comme ses contemporains, il n’aime guère livrer bataille. La guerre se fait surtout dans les coups de main, les razzias ou les sièges. On ne risque pas facilement une bataille rangée qu’on assimile à une ordalie, à un jugement de Dieu. En outre, les chevaliers ont l’habitude de ne pas se tuer entre eux : or, qui sait ce qui peut arriver dans une bataille, dans le feu du combat ? Dans les rares batailles qu’il a livrées, enfin, Philippe n’a pas toujours été heureux : saura-t-il l’emporter cette fois ?

Avant de partir, il s’est rendu à l’abbaye de Saint-Denis. Dans la nécropole royale, il a levé l’oriflamme, l’étendard dont les rois capétiens se munissent quand ils s’engagent pour la défense du royaume. Une bonne partie de la chevalerie du nord du royaume est avec lui, mais il a dû en confier une partie à son fils. Philippe est aussi accompagné des troupes à pied fournies par les communes du domaine royal. En tout, quelques milliers de cavaliers, quelques milliers de fantassins. L’armée ennemie n’est pas plus nombreuse. On peut supputer qu’elle est moins cohérente. La bataille a lieu le dimanche 27 juillet 1214, à Bouvines, près de Lille. C’est l’adversaire qui a voulu engager le combat le jour du Seigneur : la propagande capétienne s’en souviendra. Les chefs de l’armée coalisée sont sûrs de leur victoire, à tel point que, d’après les chroniqueurs français, ils s’accordent déjà sur le partage futur du domaine royal. Comme il se doit, l’empereur et le roi de France se font face ; chacun d’entre eux occupe la place centrale dans le dispositif de l’armée. La bataille est très dure. Au cours des combats, Philippe Auguste se retrouve tout d’un coup exposé en première ligne, menacé, renversé de son cheval. Une vigoureuse contre-attaque le dégage. Finalement, c’est Othon de Brunswick qui prend la fuite, tandis que ses deux acolytes, Ferrand de Portugal et Renaud de Dammartin, tombent aux mains du roi de France.

La bataille de Bouvines revêt une importance objective. Elle est le triomphe qui met hors de combat les ennemis du roi de France. Son issue assure à Philippe une gloire durable. Il ne faut pas, pour autant, en exagérer la dimension nationale. Les manuels d’histoire de la Troisième république ont volontiers exalté la victoire de la France sur ses deux éternels ennemis, l’Allemagne et l’Angleterre, en insistant sur le rôle joué par les « communes », les contingents de fantassins envoyés par les villes du domaine royal, qui préfiguraient en quelque sorte les armées de la Révolution. En réalité, leur contribution a été modeste. À nos yeux, surtout, les hommes qui se battent à Bouvines sont moins des « Français », des « Anglais » et des « Allemands » que les fidèles d’un roi, agissant en fonction des règles féodales. Cette réserve faite, il n’en reste pas moins que les récits contemporains montrent que Bouvines est une étape dans la construction du sentiment national, fondé avant tout, à l’époque, sur la fidélité au roi capétien.

En 1973, dans la collection « Les Trente Journées qui ont fait la France », chez Gallimard, Georges Duby a publié Le Dimanche de Bouvines. 27 juillet 1214. Salué à sa sortie et toujours considéré comme un des ouvrages de référence de l’école historique dite « des Annales », le livre ne se veut pas un récit traditionnel de la bataille et de ses enjeux politiques et militaires, mais une étude de la guerre et des valeurs chevaleresques.

 

Xavier Hélary
maître de conférences
université Paris-Sorbonne

Source : Recueil des commémorations 2014