Marquis de Sade

Paris, 2 juin 1740 - Charenton-le-Pont (Val-de-Marne), 2 décembre 1814

« Quelle qu’en soit la vogue momentanée, l’œuvre de Sade relève plutôt d’études pathologiques ou psychanalytiques que de la littérature et ne s’adresse qu’à des spécialistes ou des curieux. » N’en déplaise aux auteurs du Dictionnaire des lettres françaises, publié chez Arthème Fayard en 1960, Sade s’est imposé comme un écrivain majeur qui a sa place dans la Bibliothèque de la Pléiade et qui doit figurer parmi les commémorations nationales.

 

Issu, du côté paternel, d’une ancienne famille aristocratique provençale et lié par sa mère à la maison de Condé, Donatien Alphonse François semblait avoir tout pour réussir. C’était compter sans les difficultés économiques de nobles montant à Paris et rêvant d’une carrière de cour. C’était compter sans une inadaptation radicale dont on ne sait si elle est sociale ou psychologique : le père avait échoué dans une carrière diplomatique, la carrière militaire du fils tourne court dans des rumeurs de scandale. L’esprit de révolte le pousse dans des aventures libertines avec des courtisanes. Son mariage arrangé avec une riche héritière n’apaise pas le mal-être qui s’exaspère dans des violences relevant du droit commun : une séance de flagellation, compliquée de sacrilège, le dimanche de Pâques 1768, le mène en prison ; une séance avec son domestique et des prostituées à Marseille en 1772 enclenche une dynamique judiciaire qui ne s’achève qu’avec la fin de l’Ancien Régime. Des cavales en Italie, une existence de hors-la-loi en Provence après une évasion ne font que retarder l’incarcération. Arrêté sous une fausse inculpation d’empoisonnement, il est condamné à mort pour des relations homosexuelles avec son valet. La condamnation est commuée, mais, lassées du scandale et des dettes, la famille et surtout la belle-famille obtiennent une lettre de cachet qui relègue Sade à Vincennes, puis à la Bastille sans perspective fixe de libération.

 

Ce n’est sans doute pas la prison qui transforme le libertin en philosophe et en écrivain. C’est elle qui le contraint à la lecture, à la réflexion, à la création. Dès sa jeunesse, il s’est passionné pour le théâtre, il a composé des pièces, il s’est nourri de la liberté intellectuelle du temps. L’immobilité systématise ses idées.

 

Il expérimente les deux attitudes contradictoires de l’innocent, victime d’une persécution, et du criminel en esprit, capable des pires excès de pensée. Innocent, il compose des nouvelles, qui devraient faire de lui le Boccace français, et un ambitieux récit épistolaire, Aline et Valcour ou le roman philosophique, qui mêle Prévost et Rousseau. Il veut être reconnu comme un homme de lettres. Criminel en esprit, il compose le pire catalogue des perversions humaines dans Les Cent Vingt Journées de Sodome dont il cache le rouleau dans sa cellule. L’insurrection de juillet 1789 pousse l’administration à évacuer le prisonnier à Charenton dont seule la suppression des lettres de cachet lui ouvre les portes en avril 1790. Le marquis, devenu comte et chef de famille par la mort de son père, doit vite se changer en citoyen Sade. Il milite dans une section révolutionnaire. Jusqu’où a-t-il cru à la possibilité de changer la société ? À partir de quand a-t-il joué au jacobin ? Fidèle au prisonnier dans la détresse, sa femme s’est séparée du citoyen libre. Elle demande le divorce qui vient d’être établi et qui impose à Sade un strict contrôle de ses ressources.

 

Par nécessité et par conviction, le ci-devant devient écrivain. Il publie anonymement Justine ou les malheurs de la vertu (1791) qui dénonce les illusions de tout ordre providentiel, et prépare l’édition d’Aline et Valcour qu’il annonce sur la page de titre comme « composé à la Bastille un an avant la Révolution de France ». Il désavoue le premier texte et s’affiche comme l’auteur du second. Mais le propos est sans doute le même dans les deux. L’un décrit complaisamment les agressions sexuelles dont est victime la pieuse héroïne. L’autre suggère les mêmes sévices vécus par les héroïnes. Rattrapé par la Terreur et par son passé, Sade est arrêté pour modérantisme et comme homme de l’Ancien Régime. Condamné à mort, il échappe de peu à la guillotine.

 

Libéré par le changement politique, il publie en 1795 La Philosophie dans le boudoir, éducation libertine de la jeune Eugénie, à laquelle est lu le pamphlet Français encore un effort si vous voulez être républicains, et Aline et Valcour, rapidement remanié pour l’adapter à la situation. Justine sidère le public et connaît un succès de scandale que Sade prolonge en amplifiant le texte, en l’aggravant et en le dédoublant dans La Nouvelle Justine (1799), suivie de l’Histoire de Juliette, sa sœur, ou les prospérités du vice (1801). Le roman devient une épopée du mal, décrit successivement du point de vue de la sœur vertueuse et de la scélérate Juliette. Les scènes alternent avec les « discours » ou « dissertations », vaste collage de la littérature de voyage et des traités philosophiques des Lumières. La Mettrie, d’Holbach, Voltaire y sont recopiés et détournés. L’optimisme encyclopédique s’y transforme en une vision hallucinée de l’humanité et de la nature. Parallèlement, l’homme de lettres officiel donne le recueil des Crimes de l’amour, précédé d’une « Idée sur les romans », réflexion sur le genre romanesque.

 

Le pouvoir en train de se réconcilier avec la papauté et de rétablir l’ordre moral ne supporte pas le succès de Sade. Il enferme, définitivement cette fois, l’écrivain scandaleux qui ne renonce jamais à explorer ses hantises. Les écrits les plus violents ont été saisis et détruits, telles Les Journées de Florbelle, mais nous restent trois romans historiques dans le goût des romans noirs du temps. Sade sera redécouvert par les romantiques frénétiques comme Petrus Borel, par Flaubert, Baudelaire et leurs proches, avant d’être chanté par Apollinaire et les surréalistes, d’inquiéter les existentialistes, puis de servir de référence au groupe Tel Quel. Pourquoi le XXe siècle a-t-il pris Sade au sérieux ? a-t-on demandé. Parce que c’est un de nos plus grands conteurs de la cruauté et de l’absurde, un infatigable dénonciateur de tous les dogmes, un maître de l’humour noir et un poète de nos pires angoisses.

 

Michel Delon
professeur à l’université Paris-Sorbonne

 

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