Romain Rolland, prix Nobel de littérature

15 novembre 1915

Romain Rolland, photographié par Fred Boissonnas, vers 1915,
Bibliothèque de Genève.
© BGE, Centre d’iconographie genevoise

Le 15 novembre 1915, Romain Rolland apprend que le prix Nobel de littérature lui est attribué « as a tribute to the lofty idealism of his literary production and to the sympathy and love of truth with which he has described different types of human beings (1)». Si un certain nombre de télégrammes de félicitations arrivent de tous les coins du monde, à Villeneuve, en Suisse, où Romain Rolland réside (il était en Suisse comme chaque été lorsque la guerre fut déclarée en 1914 ; à quarante-huit ans, de santé fragile, il est dégagé des obligations militaires), il doit néanmoins affronter les manifestations haineuses de la grande majorité de ses concitoyens : le député socialiste Alexandre Zévaès dans un article intitulé « Les trente deniers de M. Romain Rolland » parle de la « désertion » de l’auteur de Jean-Christophe et conclut : « On annonce que l’Académie de Suède, […] va octroyer à M. Romain Rolland le prix Nobel de littérature. C’est donc qu’il ne vaut, cette année, que trente deniers, les trente deniers de Judas-Ganelon-Rolland (2) » : des traîtres. Pourtant, Rolland avait immédiatement fait savoir que le montant du prix serait intégralement reversé à des oeuvres humanitaires, principalement à l’agence des prisonniers de guerre de la Croix-Rouge : Romain Rolland y travaille auprès du docteur Ferrière depuis 1914.

Qu’a fait Romain Rolland pour mériter à la fois le prix Nobel et ce tombereau d’insultes ? Il a voulu, depuis le déclenchement de la guerre, se situer « au-dessus de la mêlée (3) » : il en appelle aux intellectuels de tous les pays pour « tenir la pensée à l’abri de la folie collective », « la garder pure et libre ».

Rien ne destinait pourtant Romain Rolland à se lancer dans le combat politique. Après des études au collège de Clamecy, il entre en classe de rhétorique au lycée Saint-Louis de Paris et sera reçu à l’École normale supérieure en 1886. Pourtant le professorat ne le tente guère : ce passionné de musique veut vivre de sa plume mais ses débuts ne sont pas couronnés de succès : il se tourne alors vers le théâtre. Sa première véritable réussite, Les Loups, joué au théâtre de l’OEuvre en 1898, est une métaphore de l’affaire Dreyfus qui divise alors la France en deux camps. Persuadé d’avoir donné une vision « objective » de l’Affaire en offrant la parole aux deux partis, Romain Rolland constatera amèrement que son message sur scène est détourné au profit des dreyfusards. Mais si le jeune Rolland plongé dans l’écriture de son Théâtre de la foi avait déclaré que « l’action politique ne saurait être [son] fait », le Rolland indigné par l’expédition de Madagascar, qui lui inspirera son drame Le temps viendra, affirmera en 1903 qu’« il n’y a plus moyen de séparer le théâtre de la politique ». Mais pour cela, il faut que le théâtre soit un art véritablement populaire : avec la Revue d’art dramatique, il milite auprès des intellectuels et des hommes politiques de la toute fin du XIXe siècle pour la création à Paris d’un théâtre du Peuple : ce lieu ne verra jamais le jour mais Rolland tirera de cette année de rencontres un ouvrage qui reste jusqu’à aujourd’hui l’une des meilleures réflexions sur le théâtre populaire.

L’insuccès des représentations de ses pièces (et particulièrement celles de 14 Juillet en 1902) le décourage et il s’immerge dans la rédaction de son roman-fleuve, Jean-Christophe qui comptera dix volumes. C’est cette oeuvre qui sera principalement récompensée par le Nobel : le jeune Allemand musicien, Jean-Christophe Krafft parcourt l’Europe et rencontre Olivier, un Français qui deviendra son ami. Au-delà des haines qui nourrissent leurs deux pays, Jean-Christophe et Olivier symbolisent l’esprit européen. C’est cette « déclaration de conscience », selon l’expression de Paul Claudel, que Rolland va tenter de maintenir vivante pendant la Grande Guerre. Durant le conflit, sa correspondance avec des intellectuels du monde entier qui partagent son idéal et particulièrement celle avec Stephan Zweig l’aide à surmonter sa « solitude morale », sa « détresse de coeur et d’esprit ».

Le prix Nobel qui lui est finalement décerné fin 1916 pour 1915 – c’est certainement sur pression de la France que le prix a été mis en « réserve » – lui fait prendre conscience du rôle qui doit être le sien : « Je suis responsable de mes paroles et de mes actes vis-à-vis d’une quantité de gens de tous pays, qui me regardent comme un guide moral ; et cela me crée des devoirs plus difficiles qu’à la plupart. » Au sortir de la guerre, il rédigera le texte connu sous le titre « Déclaration d’indépendance de l’esprit » qui fut signé par de nombreux intellectuels étrangers (Albert Einstein, Stephan Zweig, Bertrand Russell…) et français (Jean-Richard Bloch, Henri Barbusse, Jules Romains…). Puis Rolland retourne à sa solitude et à l’écriture de ses romans et pièces de théâtre, L’Âme enchantée en trois volumes, hymne à la femme et au pacifisme, quelques oeuvres dramatiques destinées à son grand cycle du Théâtre de la Révolution. Mais il continue de converser par lettres avec de multiples interlocuteurs, laissant à la postérité l’une des correspondances les plus riches et intéressantes qui soient, comme l’affirmait son ami Jean-Richard Bloch en 1936 : « La correspondance de Romain Rolland et ses carnets offriront un jour le grand miroir de notre époque. »

Quelle fut l’influence de Macha, sa seconde épouse qu’il a fait venir d’Union soviétique et qu’il épousera en 1934, dans son compagnonnage avec le communisme ? Pour Georges Duhamel, la chose est entendue : cette femme est chargée de le lier à Moscou. Pour Rolland, elle restera, jusqu’à son dernier souffle, la compagne indispensable : « Si vous m’aimez, aimez [ma femme]. C’est grâce à elle que je vis. Sans elle, sans son aide infatigable et sa tendresse, je n’aurais pu traverser ces lourdes, ces épaisses, ces sombres années d’oppression morale et de maladie. » La montée du nazisme, le pacte germano-soviétique, le nouveau conflit ont profondément ébranlé Romain Rolland qui néanmoins continue d’écrire et d’analyser avec une froide lucidité le monde qui l’entoure. Il songe, comme en 1914, à écrire un autre Au-dessus de la mêlée : « J’aurais tout dit, tout dénoncé : l’abominable trahison du gouvernement soviétique et son cynisme déshonorant et inhumain, mais aussi, la perfidie des gouvernements ploutocratiques de Grande-Bretagne et de son satellite la France, qui a joué, depuis des années, un louche jeu avec les fascismes et les nazismes, comptant s’en servir contre le bolchevisme […]. » Mais Rolland ne vit plus en Suisse comme en 1914. Il ne peut que confier ses pensées à son Journal, peut-être sa plus belle oeuvre. Il meurt à Vézelay, le 30 décembre 1944 avec le sentiment d’avoir « toujours été loyal avec [sa] pensée » : « Jamais je ne lui ai imposé un parti pris, ou le maintien d’idées dont elle ne sent plus l’emprise. J’ai toujours été avec elle en quête de la vérité. »

 

Chantal Meyer-Plantureux
professeur des universités
vice-présidente de l’université Caen Basse-Normandie
membre du CRHQ / CNRS

 

Voir Célébrations nationales 1994, p. 248 et 2004

 

1. http://www.nobelprize.org/nobel_prizes/literature/laureates/1915/rolland-facts.html
La motivation de ce prix est ainsi rédigée : c’est « un hommage rendu au grand idéalisme de ses écrits ainsi qu’à la sympathie et à la vérité avec lesquelles il a peint les différents types humains ».
2. Cité dans Romain Rolland, Le Journal des années de guerre 1914-1919, Paris, Albin Michel, 1952, p.587.
3. Titre de l’article écrit dans le Journal de Genève, 22-23 septembre 1914.

 

 

Source : Recueil des commémorations 2015