Promulgation des statuts de l'université de Paris par Robert de Courson

Août 1215

Premiers statuts de l’université de Paris, manuscrit, août 1215,
Paris, Bibliothèque interuniversitaire de la Sorbonne.
© Bibliothèque de la Sorbonne

Capitale du royaume de France et métropole religieuse, Paris est aussi devenue au XIIe siècle un important centre d’enseignement. À l’école de la cathédrale Notre-Dame s’ajoutaient, sur la rive gauche de la Seine, celle de l’abbaye Saint-Victor ainsi que les écoles « privées » ouvertes par des maîtres indépendants sur la montagne Sainte-Geneviève. Les écoles parisiennes se consacraient avant tout aux arts libéraux, en particulier à la dialectique et à la philosophie, ainsi qu’à la sacra pagina, c’est-à-dire à l’Écriture sainte et à la théologie. Les maîtres étaient donc des clercs, placés par le système de la « licence d’enseignement » (licentia docendi), sous l’autorité de l’évêque et du chancelier de l’Église de Paris. Le succès de ces écoles (sauf celle de Saint-Victor qui déclina après 1180) allait croissant, attirant des étudiants toujours plus nombreux de toute la chrétienté. Mais ce succès même suscitait tensions et conflits : difficultés de la vie quotidienne, heurts avec la population locale et les sergents du roi, manque d’unité des enseignements, risques d’hétérodoxie de la part de jeunes maîtres trop audacieux. En 1200, le roi de France avait garanti aux gens des écoles sa protection spéciale et le droit de ne relever que de la justice ecclésiastique, mais ceci ne suffisait pas et une majorité de maîtres chercha bientôt à s’organiser de manière autonome pour échapper au contrôle direct des autorités ecclésiastiques locales. Le pape Innocent III (1198-1216), lui-même ancien élève des écoles de Paris, convaincu des bénéfices que l’essor d’une théologie moderne, appuyée sur toutes les ressources des arts libéraux, pouvait apporter au magistère doctrinal et moral de l’Église romaine, soutint leur mouvement. Le roi lui était aussi favorable.

 

Une première tentative pour constituer une association jurée des maîtres et étudiants parisiens eut lieu dès 1201, mais c’est vers 1207-1209 que fut franchi le pas décisif ; les textes parlent désormais clairement de la communauté (societas, communitas, universitas) des scolares Parisienses et, dans les mêmes années, sont mentionnés pour la première fois des statuts (perdus ou oraux ?) que se seraient donnés ces maîtres et auxquels ils auraient juré obéissance. Naturellement, cette transformation des écoles en institution autonome provoqua le mécontentement de l’évêque et du chancelier et il fallut en 1213 un arbitrage pontifical pour obliger ce dernier à concéder désormais gratuitement la licentia docendi aux candidats présentés par un jury de maîtres.

 

Les statuts de Robert de Courson couronnèrent cette première étape dans l’institutionnalisation de l’université de Paris. Robert de Courson, théologien d’origine anglaise, avait enseigné à Paris avant d’être fait cardinal en 1212. Il fut envoyé l’année suivante comme légat en France pour une mission d’enquête et de réforme dans le cadre de la préparation du IVe concile de Latran convoqué pour novembre 1215. C’est ainsi qu’en août 1215, Robert de Courson promulgua, sous la forme d’une lettre adressée « à tous les maîtres et écoliers de Paris », ce que l’on considère comme les premiers statuts de l’université de Paris. Dans son préambule, le cardinal déclare avoir pris conseil d’hommes sages afin d’améliorer (reformare in melius) la situation des écoles parisiennes. Le texte des statuts proprement dits est court (quarante-huit lignes dans l’édition de référence) et ne saurait passer pour complet. Il jette simplement les premiers linéaments d’une institution qui n’atteindra sa forme définitive que vers 1260. Le légat Robert et ceux qui l’ont conseillé insistèrent avant tout sur les points qui paraissaient les plus urgents en 1215.

 

Pour le contenu et l’organisation des enseignements (programmes, durée des cursus, lectures et disputes, examens), Robert se préoccupa avant tout des arts libéraux : c’était là que les étudiants étaient les plus nombreux et les risques doctrinaux les plus grands avec le succès croissant des textes récemment redécouverts de la philosophie grecque : on interdit donc la lecture de la Physique et de la Métaphysique d’Aristote, on limita pratiquement les études des arts à la grammaire et à la dialectique, à savoir la logique, plus quelques leçons de sciences mathématiques et de philosophie morale. Pour l’octroi de la licence, le légat renouvela l’accord de 1213. Les dispositions relatives à la théologie étaient beaucoup plus brèves, se bornant à fixer à trente-quatre ans révolus l’âge d’accès au doctorat ; enfin, il n’était question ni du droit ni de la médecine.

 

Une seconde série d’articles visait à imposer à la masse remuante des étudiants une certaine discipline, tant pour les fêtes organisées à l’issue des examens que pour le vêtement, l’assistance aux funérailles des défunts, l’autorité de chaque maître sur ses propres élèves, etc.

 

Enfin, le légat reconnut à la jeune université, en tant que corps, le droit de se défendre en justice, de rédiger elle-même à l’avenir de nouveaux statuts et d’en imposer le respect par serment à ses membres.

 

Si rien n’était encore dit dans ce texte – qui ne parle ni des facultés, ni du recteur, ni des nations – des structures internes de l’institution, il est clair qu’en organisant l’enseignement de manière spécifique, en créant un système d’examens et de diplômes, en confirmant la personnalité morale de l’universitas magistrorum et scolarium Parisiensium et sa capacité à se doter d’une législation autonome, Robert de Courson a apporté aux maîtres parisiens la caution du pouvoir suprême et universel qu’était alors la papauté, et la reconnaissance du rôle intellectuel et social éminent qu’ils étaient appelés à jouer désormais dans l’Occident médiéval.

 

Jacques Verger
membre de l’Institut