Félix Edouard Valloton

Lausanne (Suiss), 28 décembre 1865 - Paris, 29 décembre 1925

Autoportrait à la robe de chambre,
huile sur toile, 1914, musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne.
© Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne / photo J.-C. Ducret

Félix Édouard Vallotton naît à Lausanne le 28 décembre 1865. Son père, droguiste puis fabricant de chocolat, descend d’une famille protestante établie à Vallorbe, dans le canton de Vaud, depuis le XVe siècle. À seize ans, il s’installe à Paris et entre à l’académie Julian pour s’y former comme peintre. Une décennie plus tard, il accède à la notoriété, mais comme graveur sur bois et illustrateur. Après le tournant du siècle, le peintre acquiert une place en vue sur la scène artistique parisienne, bien que son indépendance lui vaille parfois l’hostilité de la critique. Travailleur infatigable et multidisciplinaire, Vallotton a laissé plus de 1 700 peintures, quelque 200 gravures, d’innombrables dessins et illustrations, des sculptures et des ouvrages d’art appliqué, ainsi que trois romans, plusieurs pièces de théâtre et une trentaine d’écrits sur l’art.

Pénétré de la leçon de Hans Holbein, le jeune Vallotton se voit embrasser une carrière de portraitiste. À Paris comme en Suisse, ses envois aux expositions sont constitués exclusivement de portraits, relevés par les chroniqueurs pour leur probité et leur minutie, sinon pour leur coloris. Sa première admission au Salon des Champs-Élysées, en 1885, coïncide avec le début du Livre de raison, ou répertoire chronologique de ses oeuvres qu’il a dressé jusqu’à sa mort avec une précision tout helvétique. Quand la pension versée par son père lui est retranchée pour cause de revers de fortune, il survit à la misère grâce à des travaux de restauration et à de rares commandes : portraits et copies faites au Louvre.

Dans sa quête opiniâtre d’une issue à sa « dèche », comme il dit, il franchit un pas décisif en taillant ses premières gravures sur bois. L’élan novateur qu’il imprime à cette technique fleurie à la Renaissance crée la sensation. En l’espace de quelques mois sa renommée se répand en France et bientôt dans le monde. Son regard ironique et distant sur la vie quotidienne urbaine et sa manière de juxtaposer le noir et le blanc sans modulation séduisent les nabis, dont font partie notamment Édouard Vuillard, Pierre Bonnard et Maurice Denis. Ces jeunes artistes qui aspirent, en réaction contre l’impressionnisme, à un art non plus imitatif, mais idéiste et décoratif, l’invitent à les rallier en 1893 et à exposer avec eux. Vuillard l’introduit à la rédaction de La Revue blanche dont il devient l’illustrateur le plus assidu et le plus fidèle, tout en multipliant les collaborations à d’autres publications françaises et étrangères. Dans le cercle de la revue avant-gardiste, il côtoie le Tout-Paris des arts et des lettres – Mallarmé, dont il fréquente les mardis, Tristan Bernard ou encore Jules Renard qui lui confie l’illustration de plusieurs ouvrages. La ravissante Misia et son époux Thadée Natanson, cofondateur du périodique avec ses frères, l’invitent dans leur maison de campagne, où il retrouve Henri de Toulouse-Lautrec entre autres artistes et écrivains.

Au Salon des indépendants de 1893, ses xylographies sont unanimement louées, alors que son tableau Le Bain au soir d’été (Kunsthaus, Zurich), pourtant proche quant à la forme, soulève la risée. Encouragé par ses amis nabis, il s’efforce malgré tout de consacrer un peu de temps à sa peinture, qui évolue à proximité thématique et stylistique des bois gravés. Cette progression parallèle trouvera son aboutissement sur le thème des désillusions de l’amour dans le chef-d’oeuvre du graveur, la suite de dix planches Intimités (1897–1898), et dans une série d’intérieurs peints (1898–1899).

Son mariage, en 1899, avec Gabrielle Rodrigues-Henriques, née Bernheim dans la famille des réputés marchands d’art, bouleverse la vie de Vallotton autant que sa carrière, désormais vouée principalement à la peinture. Sa palette s’éclaircit et une spatialité plus vraisemblable prend le pas sur la bidimensionalité préconisée par les nabis. Cette tendance se confirme dans des intérieurs influencés par les maîtres hollandais du XVIIe siècle, comme dans des paysages.

Vallotton reste néanmoins à la recherche d’un mode d’expression qui le distingue, inscrit tout à la fois dans la modernité et dans la continuité de la tradition. Dans ce but et pour retrouver la sensation de ce qu’il appelle « la signification plastique », il se prête fin 1904 à un exercice inédit : le modelage de quelques statuettes de femmes nues. Elles inaugurent une période de trois ans pendant laquelle il peint essentiellement des nus, des figures et des sujets à caractère mythologique ou allégorique. Au terme de cette retraite studieuse, il détient tous les ingrédients du style unique qu’il s’emploiera à perfectionner jusqu’à son dernier souffle. Fruit de ses recherches passées, il est placé sous l’égide d’Ingres pour l’acuité fluide du trait.

À dater de 1909, son choix d’Honfleur pour villégiature estivale permanente ramène Vallotton au paysage, en alternance avec les figures, les natures mortes et les nus. Son procédé de composition à distance topographique et temporelle du motif d’après des croquis tracés sur place devient la règle pour tous les paysages que lui inspirent ses excursions aux quatre coins de la France, ses voyages en Italie, en Suisse et en Russie, puis, dans les années 1920, ses hivernages à Cagnes-sur-Mer.

Son Journal en témoigne, lorsque éclate la Première Guerre mondiale, Vallotton, qui écrivait à Vuillard avant même sa naturalisation survenue en 1900 : « Il n’y a pas à dire, mes racines sont à Paris », embrasse corps et âme la cause de son pays d’adoption. À défaut d’être admis, pour raison d’âge, à en défendre les couleurs sur le champ de bataille, il les pose ostensiblement sur la palette qu’il tient dans son Autoportrait exécuté en décembre 1914 (Lausanne, musée cantonal des Beaux-Arts). La guerre lui procure de nouveaux sujets d’inspiration. Il se remet même à la xylographie pour réaliser une suite saisissante de six planches réunies dans un portefeuille taché de rouge qu’il intitule C’est la guerre ! Au retour d’une mission d’artistes aux armées, il peint d’après ses notes une dizaine de paysages montrant les dévastations causées par les combats, avant de conclure son cycle avec deux grandes interprétations symboliques de ce qu’il appelle le « phénomène guerre ». Dans les dernières années de sa vie, il renoue trop brièvement avec son succès d’avant-guerre. Atteint d’un cancer, il meurt des suites d’une opération le 29 décembre 1925.

Le 4 février 1926, un mois après sa mort, Louis Vauxcelles dont les critiques l’avaient souvent malmené, reconnaîtra dans Le Figaro artistique que Vallotton, tenu pour « réactionnaire » vingt-cinq ans auparavant, était passé avec le temps au rang d’artiste d’avant-garde, avant de devenir « une manière de précurseur ».

 

Marina Ducrey
conservatrice honoraire de la Fondation
Félix-Vallotton, Lausanne

Source : Recueil des commémorations 2015