Jean-Henri Fabre

Saint-Léons (Aveyron), 21 décembre 1823 - Sérignan-du-Comtat (Vaucluse), 11 octobre 1915

Jean-Henri Fabre n’aimait pas le nom d’entomologiste : il préférait être qualifié de naturaliste. Il était aussi peintre, poète, musicien. Mais c’est bien grâce aux dix séries de Souvenirs entomologiques, publiées dans la seconde moitié de sa vie (1879-1907), qu’il s’est acquis une gloire d’abord nationale, puis mondiale.

Né le 21 décembre 1823, à Saint-Léons (Aveyron), dans une famille modeste, il parvient à force de ténacité au statut d’enseignant : instituteur à Carpentras en 1842, il est professeur au lycée d’Ajaccio en 1849, puis à Avignon en 1852. Marié, père de famille, il souffre de « la honteuse parcimonie de cette époque pour les choses de l’enseignement ». Pour augmenter son revenu, il se lance dans la chimie de la garance, plante colorante très cultivée dans sa région. Il passe des heures les mains et les bras plongés dans la solution de garance, ce qui leur donne une couleur rouge vif. Le soir, avec ses « pattes de homard », il écrit des petits livres de science destinés autant aux élèves qu’aux adultes n’ayant pas fait d’études. Comme ses tentatives industrielles échouent, il ne lui reste plus que cette seconde activité. L’époque s’y prête : la vulgarisation est à la mode, et Fabre rêve de partager la gloire des auteurs en vogue, dont les volumes dorés sur tranche connaissent de gros tirages. Un premier petit livre de Chimie agricole (1862), qu’il édite lui-même, est épuisé en quelques semaines et soulève un certain enthousiasme. Par hasard, le ministre de l’Instruction publique, Victor Duruy, en entend parler. Il convoque Fabre à Paris, le présente à Napoléon III et voudrait le nommer précepteur du prince impérial. Mais cela ne se fera pas. Plus concrètement, Duruy le présente aussi à Charles Delagrave, jeune éditeur énergique, et c’est le début d’une collaboration qui durera plus de cinquante ans. Bientôt sort des presses une série de petits livres, « La science élémentaire », qui connaît aussitôt le succès, avec La Physique (1864), La Terre (1865), Le Ciel (1867), Le Livre d’histoires (1869), Les Ravageurs (1870)… En tout, jusque vers 1900, Fabre fera paraître une centaine d’ouvrages didactiques, pour un tirage total approchant les deux millions d’exemplaires.

Cette activité se révèle rentable : Fabre quitte la fonction publique en 1870 et vit désormais de ses droits d’auteur. En 1879, il acquiert à Sérignan-du-Comtat, dans le Vaucluse, un domaine qu’il baptise l’Harmas, mot désignant « une étendue inculte, caillouteuse, abandonnée à la végétation du thym ». C’est là, en toute tranquillité, qu’il va pouvoir se livrer à l’étude des insectes, une des passions de sa vie, qu’il a commencé de cultiver dès l’adolescence. Il n’en fait pas collection, préférant les étudier vivants : « L’insecte m’intéresse beaucoup plus livré à son oeuvre que transpercé d’une épingle au fond d’une boîte. » Il les observe donc patiemment, notant les détails de leurs comportements, ce qui fait de lui un des précurseurs de l’éthologie. Il s’aperçoit qu’on en sait bien peu sur les insectes, malgré les travaux de son maître Réaumur et d’une poignée d’autres observateurs. Les pages s’accumulent sur sa petite table. Il en publie certaines dans des revues scientifiques, s’attirant les louanges de l’Institut mais aussi l’attention du grand Darwin, qui lui écrit pour le féliciter.

Fabre a le désir de vulgariser les résultats de ses recherches. Dès 1864, il avait proposé à son éditeur un ouvrage sur les insectes. Celui-ci avait refusé avec persévérance, mais il se décide enfin, devant l’écho des récentes découvertes. C’est en août 1879 qu’est publiée la première série des Souvenirs entomologiques. L’ouvrage est très remarqué : le public est conquis par ces récits étranges et sauvages, dont les minuscules héros s’aiment, se combattent et s’entretuent dans nos jardins, voire nos maisons.

Quels sont les héros des Souvenirs ? Deux groupes en occupent les premières places : d’abord les coléoptères, insectes comptant le plus grand nombre d’espèces, qui ont en outre la gloire d’avoir été portés au rang des dieux par les anciens Égyptiens. Fabre ne s’intéresse pas aux mythes, mais à la réalité des soins donnés à la préservation des jeunes, avec la fameuse boule des scarabées, façonnée, longuement roulée, puis enfouie, que la femelle transformera en poire où elle pondra. Le second groupe est celui des hyménoptères, abeilles et guêpes, les premières végétariennes et les secondes carnivores, elles aussi toutes dévouées à leur progéniture. Cette sollicitude fait un contraste saisissant avec la cruauté de certaines espèces, qui paralysent de leur aiguillon les proies que leurs larves dévoreront toutes vivantes. Puis la cigale, que la fourmi vient piller, au contraire de la fable, les araignées géomètres, la mante religieuse aux noces barbares, capable de dévorer plusieurs mâles à la suite, les sauterelles et grillons, les vilaines mouches, et cent autres encore formant la tapisserie multiforme de cette oeuvre singulière.

Dans ce kaléidoscope, Fabre n’oublie jamais les deux questions de fond qu’il se pose. La première date de l’Antiquité : les insectes ont-ils une lueur de raison, ou leurs comportements sont-ils purement instinctifs ? Après ses observations, complétées d’expériences, Fabre ne leur accorde que des instincts, certes infiniment complexes, mais purement passifs, et prédéterminés par une « sagesse » transcendante. La seconde question ne s’est posée avec acuité qu’après 1859, avec la publication de l’ouvrage de Darwin sur l’origine des espèces : les comportements des insectes sont-ils le produit de l’évolution ? Fabre répond par la négative : il n’a jamais cru à la théorie de Darwin et ne cessera de la pourfendre – non sans porter ombrage à sa réputation de savant – dans les dix volumes des Souvenirs entomologiques, qu’il va publier jusqu’en 1907 et qui seront traduits et diffusés dans le monde entier.

Pour nous, aujourd’hui, l’oeuvre entomologique de Fabre paraît appartenir moins au domaine scientifique qu’à la littérature, à la poésie, avec souvent une touche de vertige, très bien exprimée par le président de la République, Raymond Poincaré, dans le discours qu’il vint lui tenir à l’Harmas, en 1913 : « Dans les plus petites choses, vous nous en avez fait voir de bien grandes ; et, à chaque page de votre oeuvre, on éprouve la sensation de se pencher sur l’infini. »

 

Yves Cambefort
chercheur honoraire au Muséum national d’histoire naturelle et à l’université Paris-VII-Paris-Diderot

 

Voir aussi la généalogie de Jean-Henri Fabre disponible sur Geneastar, un service de Geneanet