Fin du congrès de Vienne

9 juin 1815

Le Congrès de Vienne, dessin de Jean-Baptiste Isabey, 1815, Paris, musée du Louvre, D.A.G.
© RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Christian Jean

Destiné à réorganiser une Europe bouleversée et meurtrie par vingtdeux années de guerre et de dévastations, le congrès de Vienne débuta ses travaux en novembre 1814 et les conclut huit mois plus tard par la signature d’un « acte final », le 9 juin 1815. Ce document rédigé en français comptait 121 articles et dix-sept annexes représentant près de 250 articles supplémentaires.

L’historiographie française du XXe siècle n’a pas toujours rendu justice à ces résultats. La faute des diplomates de Vienne serait d’avoir imposé la victoire de l’« Ancien Régime » sur la « Révolution », avec comme corollaire la répression des mouvements nationaux. Pis encore, le congrès aurait fautivement renforcé la Prusse, ouvrant la voie à sa domination de l’Allemagne et, au-delà, à ses ambitions pangermanistes, mère des guerres mondiales. Ces reproches rétrospectifs n’étaient nullement partagés par les contemporains et les publicistes du XIXe siècle qui jugèrent que, compte tenu des circonstances, les diplomates de Vienne avaient obtenu de grands résultats et redistribué habilement la puissance en Europe. Ils constataient en outre que le « système de Vienne » savait faire preuve de souplesse, en réintégrant progressivement la France dans les grandes puissances et en accueillant de nouveaux États dans le concert européen (Belgique, Italie, Grèce, Roumanie, Bulgarie, Serbie…). Et, de fait, il empêcha pendant un siècle l’embrasement général du continent, confinant les conflits armés aux seuls protagonistes, qu’il s’agisse par exemple de la guerre de Crimée (1853-1856), de la guerre austro-prussienne de 1866, de la guerre francoallemande de 1870.

Sous la direction des quatre principales puissances – Angleterre, Russie, Autriche, Prusse – et sous la présidence du chancelier autrichien Metternich, plusieurs centaines de délégués de tous les États existants et disparus, dont une brillante délégation française conduite par Talleyrand, oeuvrèrent donc à rétablir un équilibre et une stabilité des forces sur le continent, garantis et placés sous la surveillance de ce qu’ils baptisèrent le « concert européen », réunion des grandes puissances investies du pouvoir de vérifier l’application des traités, voire d’en étendre le champ. Ils s’attachèrent aussi à redessiner une carte synthétisant l’ancien et le nouveau, à redéfinir les zones d’influence, à instituer des principes de légitimité et de souveraineté reconnus par tous les participants, mais aussi à moderniser le droit international par la création de normes et d’instances communes visant à assurer la pérennité des décisions prises (liberté de navigation sur les fleuves, abolition de la traite, réforme du droit diplomatique, réunions fréquentes de congrès pour aplanir collectivement les différends). Dans cette refondation, la France fut certes placée sous la surveillance de ses voisins et de ses grands vainqueurs, mais cette pression fut relâchée (mais non abandonnée) au cours des années 1820 avant d’être dissipée par les succès extérieurs du Second Empire.

Le moment viennois fut aussi celui du retour à la paix et de la recherche d’une certaine « douceur de vivre », autour de festivités brillantes, de tables somptueuses et dans des alcôves qui ne retinrent pas tous leurs secrets. « Le congrès ne marche pas, il danse », railla injustement le prince de Ligne. En ne retenant souvent que ce petit aspect des choses, on ne rend pas justice à la plus grande réunion diplomatique de tous les temps. Elle fut bien plus qu’un tourbillon de fêtes, de bals et de spectacles.

Les négociations ne se déroulèrent pas sans accrocs, disputes et graves crises autour des tapis verts. Les forces profondes et les ambitions des uns et des autres continuant à s’exprimer lors d’affrontements verbaux parfois violents. On frôla même la guerre au sujet du devenir de la Pologne et de la Saxe, la Russie voulant dominer la première et la Prusse absorber la seconde. Mais, une fois ces difficultés surmontées, les frontières redéfinies, les « âmes » redistribuées, les principes de fonctionnement du « système » arrêtés et sous la pression du retour de l’île d’Elbe de Napoléon (20 mars 1815), les diplomates purent conclure leurs travaux. La cérémonie de signature des traités se déroula quelques jours avant la bataille de Waterloo.

Les résultats du congrès furent donc considérables, le moindre n’étant pas d’avoir assuré à l’Europe un siècle sans guerre générale, ce qui n’était quasiment jamais arrivé et ne s’est pas (encore) reproduit. Grand vainqueur du congrès, l’Angleterre profita du nouvel équilibre et de la paix pour devenir en quelques années la première puissance mondiale et l’arbitre de l’Europe. C’est seulement lorsqu’elle ne voulut plus remplir ce dernier rôle et se désintéressa des affaires du continent sous prétexte que ses intérêts « directs » n’étaient pas en cause que le système de Vienne se détraqua, laissant les vieilles passions prendre le dessus et les puissances retourner à un face-à-face qui les conduisit à la grande catastrophe des années 1910.

 

Thierry Lentz
directeur de la Fondation Napoléon

 

Voir Célébrations nationales 2004 et 2005

Source : Recueil des commémorations 2015