Nicolas Malebranche

Paris, 5 août 1638 - Paris, 13 octobre 1715

Exact contemporain du Roi-Soleil, prêtre de l’Oratoire, Nicolas Malebranche connut une vocation philosophique assez tardive, provoquée par la lecture d’un texte de Descartes trouvé chez un libraire parisien au hasard d’une promenade. Tout au long de son parcours intellectuel, Descartes et saint Augustin restèrent ses deux principaux inspirateurs : Malebranche apparaît ainsi d’une part comme le penseur qui tenta de reprendre et prolonger les principes fondamentaux du cartésianisme, pour écrire la « théologie cartésienne » que n’avait pas rédigée l’auteur du Discours de la méthode ; et d’autre part, si l’on considère l’inspiration platonicienne qu’il reçoit d’Augustin, comme le « Platon du cartésianisme » (Victor Cousin). L’oratorien constitue dans tous les cas un représentant accompli du courant que Maurice Merleau-Ponty appelait le « grand rationalisme chrétien », et il fait souvent preuve d’une forme d’audace, voire d’intrépidité rationnelles, par exemple en tentant d’élucider les modes d’action de Dieu, dans l’ordre de la nature aussi bien que dans celui de la grâce.

L’oeuvre de Malebranche est abondante – vingt et un volumes d’oeuvres complètes aux éditions Vrin – et aborde des domaines très divers : théorie de la connaissance, réflexion sur la causalité (« occasionalisme ») et sur l’union très étroite de l’esprit et du corps, morale, pénétrantes analyses psychologiques qui n’ont rien à envier à celle des « moralistes » du Grand Siècle, théologie, mais aussi sciences. L’oratorien fut en effet un fin connaisseur et un acteur important de la vie scientifique de son temps. Il devint membre de l’Académie des sciences en 1699 et consacra notamment ses recherches à une reformulation des lois cartésiennes du choc des corps, au calcul infinitésimal ainsi qu’à la lumière et aux couleurs, qu’il fut le premier à tenter d’expliquer par la fréquence des vibrations.

Son premier livre, la Recherche de la vérité – paru en 1674 et 1675 et augmenté à partir de 1678 d’une importante série d’« Éclaircissements » –, rencontra un succès immédiat et jamais démenti (six rééditions de son vivant), et demeure son ouvrage le plus connu. La postérité ne s’est sans doute pas trompée en consacrant ainsi la Recherche : on y trouve, notamment dans la somptueuse préface, les intuitions fondamentales de l’oratorien exprimées avec une fougue et une hardiesse sans équivalent dans les ouvrages ultérieurs. Mais la Recherche demeure aussi un ouvrage de jeunesse, souvent hésitant et conceptuellement encore mal assuré, bigarré et d’abord difficile, si bien que l’étude technique de la pensée de Malebranche exige qu’on se tourne vers ses autres textes.

Trois principaux types d’ouvrages constituent le reste du corpus malebranchiste. Les premiers approfondissent un domaine ou un thème particulier, comme le Traité de la nature et de la grâce (1680), consacré aux modalités de l’action de Dieu et à la grâce, le Traité de morale (1684) qui se propose d’établir de façon détaillée une morale rationnellement fondée sur les « idées » des objets et des êtres, ou encore le Traité de l’amour de Dieu (1697). La seconde catégorie comporte les textes polémiques écrits pour répondre aux nombreuses attaques dont Malebranche – qui préférait toutefois de beaucoup la « méditation » solitaire et paisible aux fracas de la « dispute » publique – fut l’objet : on y trouve notamment les ouvrages rédigés de 1683 à 1694 lors d’un violent débat, qui passionna l’Europe intellectuelle, avec le portroyaliste Antoine Arnauld. Enfin, la troisième catégorie d’ouvrages est celle des grandes synthèses doctrinales qui récapitulent chacune à leur manière les éléments fondamentaux du malebranchisme. Elles sont présentées dans trois dialogues où Malebranche exprime pleinement ses talents d’écrivain qui l’inscrivent de plein droit, aux côtés par exemple de Descartes et Bergson, dans la tradition « française » d’une prose philosophique dénuée de jargon, à la fois élégante, claire et profonde : les Conversations chrétiennes (1677) ; les Méditations chrétiennes et métaphysiques (1683) ; et enfin les Entretiens sur la métaphysique et sur la religion (1688), augmentés en 1696, sans doute après que Malebranche eut été gravement malade, de trois Entretiens sur la mort, qui constituent le chef-d’oeuvre de l’oratorien, une synthèse majestueuse et apaisée de sa pensée parvenue à maturité, puisque le philosophe se comptait au nombre de ceux qui « écrivent en progressant et progressent en écrivant ».

Ses biographes décrivent un homme tranquille, pieux, doux et souriant, appréciant la compagnie des enfants, simple et toujours humble.

Même si les études malebranchistes connaissent depuis quelques années une nouvelle vigueur, notamment en Italie et aux États-Unis, la renommée actuelle de l’oratorien n’est pas à la hauteur des retentissements et de l’importance historiques qu’eut sa philosophie : au début du XVIIIe siècle, il était considéré, plus que Descartes lui-même, comme l’authentique représentant du « cartésianisme ». Surtout, par un de ces étonnants retournements dont l’histoire des idées a le secret, certains thèmes de la pensée de ce catholique fervent furent repris et infléchis en un sens déiste, voire athée, par bon nombre de représentants des Lumières françaises : Montesquieu, Rousseau (qui trouve par exemple chez Malebranche le concept de « volonté générale » et emprunte beaucoup à sa morale), Voltaire, le curé Meslier, le baron d’Holbach étaient tous de grands lecteurs de Malebranche. La publication, en 1678, des « Éclaircissements » de la Recherche la vérité ouvre ainsi en un sens l’âge des Lumières françaises.

Organisée autour d’une série de grands principes et de « lois », la philosophie de Malebranche a souvent été caractérisée, parfois de façon péjorative (Condillac), comme un « système » : on peut conserver le terme, si toutefois on est attentif à voir dans le malebranchisme la mise en oeuvre d’une « systématicité souple », toujours attentive à prendre en compte les nuances et difficultés particulières des questions qu’elle examine. Combinant rigueur théorique, défiance envers les autorités et les idées reçues, audace intellectuelle et capacité à féconder réciproquement spéculations métaphysiques et données de l’expérience, le bon père Malebranche, loin d’être un « père tranquille » de la philosophie classique, est un de ces penseurs dont la fréquentation donne toujours, comme le dit une belle expression qui scande le « Premier éclaircissement » de la Recherche de la vérité, « du mouvement pour aller plus loin ».

 

Denis Moreau
professeur de philosophie
université de Nantes