Bataille de Verdun

21 février - 19 décembre 1916

Verdun fut une « transgression des limites de la condition humaine » (Antoine Prost). Sans doute y eut-il par la suite des batailles plus longues, faisant plus de morts, de blessés et détruisant plus de matériel, mais « Verdun » est resté, dans la mémoire culturelle (en France plus qu’ailleurs), la bataille la plus retentissante.

Pour les Français, Verdun est resté le lieu, géographique et temporel, où la nation a contenu l’agresseur, et a résisté face au dessein des Allemands de « saigner [la France] à blanc ». Car on a facilement admis que le plan allemand avait été non pas de prendre la place forte et la ville, mais d’écraser les forces françaises en leur imposant la bataille à un endroit d’où, pour des raisons morales, elles ne pouvaient se retirer.

C’est ce que prétendait, en effet, le général von Falkenhayn, chef des armées allemandes. Or, la recherche historique a établi ces dernières années que Mémoire de Noël était sans doute un faux, fabriqué après la guerre pour justifier la bataille, soulignant qu’en définitive les Français, comme les Allemands, avaient perdu plus de 350 000 hommes (morts, blessés et disparus).

Historiquement, il est établi que Falkenhayn souhaitait surtout prendre la place de Verdun pour relancer une guerre qui risquait de s’éterniser dans les tranchées, solidement établies un peu partout dès la fin de 1914. Et, après qu’on eut constaté l’impossibilité d’une victoire rapide, on commença à prétexter de n’avoir voulu que « saigner » l’armée française.

La bataille débuta le 21 février 1916 par un féroce bombardement depuis les hauteurs de la Meuse, où les Allemands mirent en scène une force d’artillerie comme on n’en avait jamais vu : plus de 1 200 canons de gros calibre sur un secteur d’une étendue de moins de dix kilomètres. Le lendemain ce fut l’attaque principale. En quelques jours on progressa sensiblement et surtout on s’empara du fort de Douaumont, pilier de la résistance française, que les Français n’avaient pu solidement mettre en état de défense, tant furent grandes leur surprise et leur impréparation.

Le pouvoir militaire français se ressaisit rapidement ; et, d’un commun accord avec le gouvernement, on décida de ne pas reculer, mais au contraire de faire de Verdun la place emblématique où « l’on ne cédera pas d’un pouce ». Philippe Pétain, nommé chef de l’armée de Verdun, forgea sa réputation par l’organisation efficace de la défense : avant tout, ce fut son ordre du jour mémorable du 10 avril, qui se terminait par un simple « Courage, on les aura ! » ; ce fut surtout la fameuse noria des soldats français, amenés au front par rotation rapide des régiments, de manière qu’à la fi n de la bataille presque tous les soldats français y avaient participé.

« Ceux de Verdun » fut un titre d’honneur dont tous ou presque avaient le droit de se prévaloir. Pour organiser cette noria, Pétain fit mettre en état la route entre Bar-le-Duc et Verdun par laquelle circulèrent les camions à un intervalle de quelques secondes, formant une file ininterrompue de jour comme de nuit durant toute l’année 1916. Elle fut vite dénommée la « Voie sacrée ». Là se jouait le sort de la France, avec le concours de tous, civils et militaires.

L’essentiel de cette bataille, ce fut le corps à corps le plus archaïque mêlé à un bombardement d’une intensité inconnue de canons de tous calibres. On ne trouve plus de nos jours les corps déchiquetés des soldats, mais le sol fut bouleversé au point que cent ans plus tard la terre de Verdun reste l’emblème d’une violence sans mesure. Ce fut l’emploi massif des gaz de toutes sortes mis en oeuvre des deux côtés, ce furent les débuts du bombardement par avion, ce fut la bataille totale que n’oublièrent jamais ceux qui y avaient survécu.

La bataille de Verdun perdit en fureur dès la fin du mois de juin, parce que les Allemands furent obligés de déplacer une quantité importante de leurs troupes vers la Somme, où s’ouvrait le nouveau – et plus grand – théâtre d’opérations. Mais Verdun resta ancrée dans la mémoire des deux nations. Face à la monstruosité, où n’avait gagné, en vérité, que la mort, les sensibilités du « plus jamais ça » se réunirent de façon symbolique. Pour conjurer la menace d’un éventuel – et sans doute plus grave – conflit, les anciens combattants se réunirent à Douaumont en 1936 pour dire un « non » solennel à toute autre guerre fratricide. On ne les écouta pas.

Mais cinquante ans plus tard, en septembre 1984, ce fut devant Verdun, face à l’ossuaire de Douaumont où sont rassemblés les os de 130 000 soldats français et allemands non identifiés, que s’accomplit un geste fondateur de l’amitié durable franco-allemande, quand François Mitterrand et Helmut Kohl se recueillirent, main dans la main.

 

Gerd Krumeich, professeur émérite à l’université de Düsseldorf, membre de la Mission du Centenaire
vice-président du Centre international de recherche de l’Historial de la Grande Guerre

 

Voir aussi : Verdun, de la bataille à la construction d’un mythe