Création du certificat d'études primaires

20 août 1866

Par une circulaire du 20 août 1866, le ministre Victor Duruy institue un certificat d’études primaires destiné « aux élèves qui auraient subi avec succès un examen portant au moins sur l’enseignement obligatoire », c’est-à-dire la lecture, l’écriture, l’orthographe, le calcul et le système métrique. L’examinateur de l’enfant est, pour l’heure, son instituteur, en présence et avec le concours du maire ou du curé. C’est le début d’une grande aventure scolaire, culturelle et sociale. Plus exactement, c’est la seconde naissance d’un diplôme institué dès le 25 avril 1834 dans les Statuts sur les écoles primaires élémentaires communales : délivré à la fin des études primaires, il devait qualifier le niveau obtenu pour chaque objet d’enseignement. Mais ce premier certificat n’avait pas réussi à « prendre » : il appartient à la panoplie d’institutions et d’objets scolaires que la jeune monarchie de Juillet, celle de Guizot, a eu le génie d’inventer (tel l’enseignement primaire supérieur), mais qui n’ont connu d’épanouissement qu’à la fin du Second Empire et surtout sous la Troisième République.

 

L’examen de 1866 a dû affronter la concurrence d’un autre mode d’évaluation, celui des concours cantonaux entre élèves, qui avaient connu une grande vogue. Il a entamé son irrésistible conquête de la France, département après département : on sait trop peu que l’initiative a été laissée à la libre appréciation des conseils généraux. En 1866, un seul département a mis en place le nouveau certificat : les Vosges. Suivent, en 1867, l’Eure-et-Loir, le Maine-et-Loire, les Landes, la Loire-Inférieure, le Lot-et-Garonne, la Seine-et-Oise, l’Yonne. C’est, très largement, la France du nord de la Loire qui est d’abord touchée, le Midi, la Bretagne, le Massif central s’ébranlant plus tard, avant que la Corse, la Mayenne et le Tarn ne viennent clore la marche. Le 16 juin 1880 enfin, un arrêté pris par Jules Ferry impose une réglementation nationale et, le 28 mars 1882, l’article 6 de la loi sur l’enseignement primaire obligatoire institue un certificat d’études primaires « décerné après un examen public, auquel pourront se présenter les enfants dès l’âge de onze ans ».

 

Les chiffres explosent : 5 000 reçus en 1872, 180 000 vingt ans plus tard, et jusqu’à 473 000 en 1962. De 1880 à 1907, plus de 6 millions de candidats ont aspiré à décrocher le « certif », près de 4,7 millions y sont parvenus. Au total, la France aura décerné environ 20 millions de certificats jusqu’au milieu des années 1960. Les filles, d’abord moins nombreuses, rattrapent leur retard. Et ainsi font les terroirs « patoisants » de l’Ouest et du Midi, dès avant 1914. C’est que, à défaut d’emploi industriel, la possession du certificat et du bon niveau primaire qu’il garantit permet d’entrer dans une série d’administrations ou de compagnies ferroviaires qui recrutent alors massivement. Le diplôme aura été un efficace passeport vers l’emploi – et vers l’émigration.

 

D’où la gratitude et l’attachement grandissants des populations envers le plus modeste et le plus répandu des « titres », le seul que les familles aient possédé (et souvent encadré au mur) jusqu’aux années 1960 ou 1970 : la France est quasiment passée, au coeur des Trente Glorieuses, du « certif » pour tous au baccalauréat pour tous. Ou presque tous : même à son apogée, le certificat n’a couronné qu’une moitié environ d’une classe d’âge, les instituteurs ne présentant que les candidats susceptibles de réussir, et dès lors se dévouant à eux jusqu’à leur succès ; dans l’espoir aussi de voir l’un d’entre eux couronné du titre envié de « premier du canton». Le petit examen a été le rêve de tout un peuple, dans sa matière paysanne, ouvrière, artisanale, celle des « simples ». La bourgeoisie, à l’abri dans sa forteresse du latin, du lycée et du bac, l’a ignoré. Mais le peuple est allé jusqu’à l’appeler, ici et là, le « sanctificat ». Il offrait un vrai bagage intellectuel : primaire, certes ; mais clair, solide, assuré de sa légitimité, unanimement reconnu.

 

Même né sous un autre régime, il a été l’examen par excellence des temps républicains. Les temps de la dictée, de la rédaction, de la morale, de la patrie, du calcul et de ses « problèmes », de la leçon de choses, de La Fontaine. La France s’est faite à travers lui : une France modeste mais exacte, ambitieuse dans le raisonnable même de ses programmes scolaires et sociaux. Tout tient peut-être dans ces mots disparus : les instituteurs préparaient au certificat. La nostalgie que le « certif » a laissée est le signe même du lien harmonieux qu’il avait tissé avec la nation. Si un pays se donne les examens qu’il mérite, la France républicaine avait vu juste.

 

Patrick Cabanel
professeur d’histoire contemporaine
université de Toulouse-Le Mirail

 

 

Pour aller plus loin...

Nommé en 1863 ministre de l'Instruction publique, Victor Duruy s'emploie à moderniser le système éducatif :

La loi sur l'enseignement de 1882 institue le certificat d'études qui se généralise dès lors à l'ensemble du territoire :

 

 

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